Cinquième jour : « First, we will visit a carpet factory. And then, we will go to Upal ».
Nous décidons de profiter de la journée pour visiter Kachgar avant de nous rendre à Upal, le point exact de départ du raid. Le programme a été mis au point avec notre guide de la veille, Adil. Nous commençons par visiter la mosquée Id Kah, qui date du XVème siècle. Comme très souvent en Chine, le contraste entre tradition et modernité est omniprésent : à deux pas de l’entrée de la mosquée, sur la grande place, on peut admirer un écran géant public. Un peu plus tard dans la journée, nous verrons une immense statue de Mao autour de laquelle a été montée une scène de spectacle. Celle-ci est destinée au grand show qui s’apprête à être donné à l’occasion de la fête des commerçants d’Asie Centrale. Cette fête est bien la preuve que Kachgar demeure conformément à sa tradition millénaire un carrefour commercial d’importance majeure.
Mais pour vraiment ressentir cet esprit « route de la soie », il faut se promener dans les allées du bazar. Tout m’évoque ici le grand souk d’Istanbul. Tous les objets imaginables s’entassent dans des petites échoppes. Elles-mêmes sont serrées les unes contre les autres dans des allées spécialisées en fonction des produits qui y sont vendus. Commerçants, livreurs et clients s’agitent partout. Au détour d’une allée, un marchand de tapis fait tranquillement la sieste sur sa marchandise. Que l’on soit face aux étalages d’épices, de médecine traditionnelle chinoise, de tapis, ou encore de quincaillerie, on peut avoir l’impression de prendre part à un flux d’échanges demeuré ininterrompu depuis des millénaires.
Pendant la visite du bazar, Adil se repose sur le fauteuil confortable d’un marchand de tapis. Il boit du thé et mange de la pastèque. Fatigués de marcher et de supporter la chaleur, nous le rejoignons et faisons passer le temps à sa manière. Cela devient vite lassant d’autant plus que nous en sommes à la troisième visite de marchands de tapis de la journée. Il a bien compris la combine. « We will have rest in a carpet factory. First, you have to look at the carpets. Then, you can eat watermelon, drink some tea, and go to the toilet. And then, we’ll go to Upal and you will be able to ski on the road ». Telle est la litanie que nous ressort régulièrement Adil. Il faut reconnaître qu’il est assez intéressant de visiter une fabrique de tapis. Notre attention est à chaque fois retenue par le plus petit tapis, celui dont les points sont les plus serrés, dont la « résolution » est la plus élevée. Il est mis à prix à 12 000 € ! Il est le fruit de quatre années de travail de la part d’une seule ouvrière.
Entre deux visites de marchands de tapis, nous visitons la vieille ville. C’est un petit village en torchis encerclé par la ville moderne. La vie doit y être paisible, les habitants travaillent la poterie. Certaines familles habitent la même maison de génération en génération depuis plus de mille ans. Comme c’est toujours le cas en Chine, la visite du village passe par un « ticket office » et le guide ne manque pas de nous faire passer par toutes les boutiques de souvenirs. Les touristes habituels sont en fait tous de riches Chinois de l’est qui dépensent apparemment plus que des touristes américains ! Quant à nous, nous n’achèterons rien. Seul un magasin d’anciens objets maoïstes et staliniens retient notre attention, mais nous n’avons ni l’argent ni la place pour effectuer des achats.

Les courses terminées, nous partons pour Upal. Nous sortons de Kachgar et accédons enfin à la mythique Karakorum Highway ! Thibaud me réveille pour que je réalise que l’on vit ce grand moment. On est bien sur une route toute neuve, d’excellente qualité, au milieu d’un désert minéral. Quelques kilomètres après Upal, la voiture nous abandonne comme prévu sur le bord de la route avec tos nos bagages. Ca y est. Nous sommes tous les trois livrés à nous même sur le bord de cette route qui mène au Pakistan. Nous nous écartons un peu de la route à la recherche d’un endroit tranquille pour camper.
Pendant que nous commençons à nous installer, des enfants approchent et s’enfuient en courant. Parlant un peu chinois, je décide d’aller à leur rencontre. Je n’oublie pas pour autant mon phrasebook « route de la soie ». Plus j’avance, plus ils reculent. Je m’arrête donc et leur fais un grand sourire. Ils me rendent la pareille et approchent avec prudence. Je leur tends la main ; ils hésitent, se regardent, et l’un d’eux vient me serrer la main. Les autres approchent aussitôt. Ils ne parlent pas le chinois et ne le comprennent que très partiellement. Le phrasebook devient alors un outil précieux : j’essaie plusieurs chapitres du livre avant de comprendre qu’ils parlent le kirghiz. Ils sont ravis et se ruent sur mon livre.
Ils voient que j’ai un appareil photo et me demandent de les photographier. Quelle n’est pas leur surprise de voir leur photo sur l’écran ! Un homme âgé qui surveillait son troupeau arrive. Je lui explique à l’aide de rudiments de chinois et du langage des gestes que nous désirons camper ici. Il ne semble pas y voir d’inconvénient. Il réclame aussi quelques photos puis me suit jusqu’à l’endroit où nous montons nos tentes. La femme du vieil homme arrive et toute la petite famille regarde attentivement nos objets étranges. Les enfants cherchent à nous aider à monter les tentes. La nuit tombant, ils finissent par nous quitter. Nous nous dépêchons de monter les skatedrives, puis nous dînons dans la nuit avant de rejoindre nos tentes.
Sixième jour : « les routes qui ne disent pas le pays de leur destination, sont les routes aimées. » René Char.
C’est à 8 h 05 ce jeudi 28 juin que j’effectue la première foulée de ce raid auquel je pense depuis six mois. Malgré toutes mes recherches, il y avait des centaines de raisons qui laissaient en moi quelques doutes quant à la possibilité de patiner sur la KKH. Les premiers kilomètres, j’ai le plaisir de voir que j’ai vu juste, que l’on peut faire du roller sur la Karakorum Highway.
Certes il n’y a pas aujourd’hui le ciel bleu que je voyais quand je me représentais ce moment. Mais la route est encore plus large et le revêtement encore meilleur que ce que j’avais imaginé. Il y a même une piste cyclable de part et d’autres pour protéger les villageois se déplaçant en vélo, à dos d’âne ou en charrette ! La circulation automobile est pour sa part très réduite. Quelques poids lourds chinois nous dépassent néanmoins très vite de temps à autres. Quant au paysage, il s’agit pour l’instant d’un désert de roche et de sable. La route suit un torrent boueux et tumultueux, le Ghez, qui vient des hauteurs de la chaîne du Karakorum.

Les quarante premiers kilomètres se font à très vive allure, avec des courtes pauses régulières comme c’était prévu « sur le papier ». Nous ne tardons pas à voir pointer au loin la chaîne de montagnes que nous allons traverser dans les prochains jours. C’est très enthousiasmant, mais effrayant aussi. Les réactions des autochtones sont variées : la plupart s’immobilisent tels des statues et nous regardent l’air interloqué. D’autres rient, certains nous applaudissent. Peu d’entre eux nous encouragent. Mais ils sont peu nombreux. Vers 11 h, une agence de trekking située dans un hameau en plein désert nous ouvre ses portes. On nous offre du thé, de l’eau. Nous parlons avec un guide chinois qui a appris le français pour pouvoir emmener des expéditions françaises dans le Karakorum.
Passée cette pause, nous pénétrons dans les gorges encaissées du Ghez. La pente s’accentue, le ciel s’assombrit, la fatigue et l’altitude commencent à se faire ressentir. Plus la pente est raide, plus j’ai du mal à maintenir l’assiette de mon skatedrive qui manque de tomber d’un côté ou de l’autre. En début d’après-midi, la pluie se met de la partie. Heureusement, la qualité de la route et la technique de patinage utilisée avec le skatedrive garantissent notre adhérence.
La fin de l’étape est très dure. Nous mesurons physiquement la difficulté de l’entreprise dans laquelle nous nous sommes lancés. Plusieurs pauses par demi-heure sont nécessaires et notre vitesse est très lente. Pour donner une idée de l’effort à produire dans les montées, on peut remarquer que le cardiofréquencemètre a enregistré plus de huit minutes de fréquence supérieure à 175 bpm. Quand j’atteins ces fréquences, c’est généralement que je patine à près de 35 km/h. Ici, elles ont été enregistrées dans des montées où je ne dépassais pas 6 km/h.
Nous arrivons éreintés au check point de Ghez où nous nous installons dans une yourte en béton. Il nous aura fallu plus de huit heures (en comptant les pauses) pour parcourir 70 km et venir à bout de 750 m de dénivelé positif. Pour donner une idée de la dépense énergétique, le nombre de calories comptées pendant cette première étape par le cardiofréquencemètre équivaut à celui de 11 Big Macs… que nous ne mangerons évidement pas !
Ce matin, c’est le grand beau temps. Le Mont Kongur (7 719 m) donne l’impression d’être un mur de 5 000 m qui se dresse sur la rive opposée de la Ghez River. Ses immenses glaciers scintillent au dessus nos têtes. Nous poursuivons notre route dans les gorges. Comme prévu, la pente est forte, localement très forte. Je transporte 5 litres d’eau, ce qui paraît trop compte tenu de leur poids, pas assez compte tenu des grosses gouttes qui coulent en continu le long de mon visage. J’ai rarement vu un soleil aussi brûlant. Je sens ma peau brûler, même après avoir remis une couche de crème solaire. La grandeur des montagnes et des glaciers est à couper le souffle, je ne me lasse pas de le contempler. Pourtant, j’ai presque envie de fermer les yeux tant la luminosité est élevée, malgré les lunettes de soleil.


Alors que nous faisons une pause au bord de la route, un bus chinois s’arrête. Une fenêtre s’ouvre, et un homme nous tend une pastèque qui est la bienvenue pour nous réhydrater.)

A 35 km de Ghez, nous franchissons un col à 3 300 m environ. De l’autre côté s’étend un très grand lac d’eau claire dans laquelle vient se refléter un imposant massif de dunes de sable qui doit culminer à plus de 4 500 m. Ce dôme étonnamment lisse marque la frontière entre la Chine et le Tadjikistan. Après plus de six heures d’effort pour parcourir seulement 35 km (lors d’un entraînement de vitesse en peloton, il me faut moins d’une heure pour parcourir une telle distance), nous goûtons pour la première fois du raid au plaisir d’une descente de plusieurs kilomètres. Propulsés par les 25 kg de bagages, c’est sous le regard abasourdi des nomades kirghizes qui vivent au bord du lac que nous enchaînons les lacets à environ 50 km/h de moyenne !

La route longe la rive du lac Bulung Kuhl, à peine quelques mètres au dessus de l’eau argentée du lac. Patiner ici est complètement surréaliste, féerique. Dans une petite crique, une plage d’herbe verte constitue un lieu de bivouac idéal. C’est là que nous plantons nos tentes. Nous dînons avec les Kirghizes qui habitent là, après avoir tenté d’initier au roller les hommes de la maison. Malheureusement pour eux, ils auront fait leurs premiers (et derniers ?) pas en roller avec des patins de vitesse par un vent de sable très violent. J’ai d’ailleurs la mauvaise surprise en rentrant me coucher de découvrir que le sable est rentré dans ma tente…

Comme d’habitude, je me réveille vers 6 h 00 du matin. Mais aujourd’hui, c’est différent car ce n’est ni Thomas ni Thibaud qui me réveille. Ce sont des gouttes de condensation qui tombent sur mon front, comme s’il pleuvait dans ma tente. Il fait en effet 5-6° C dehors. Je ressens le froid, les courbatures de la veille et pourtant il faut ouvrir le duvet, ouvrir la tente, sortir de la tente, s’habiller, manger une ration de Cruesli made in France, préparer le ravitaillement de la journée, replier la tente, refaire les bagages, tout charger dans le skatedrive et repartir pour une nouvelle étape !

Nous patinons ou pédalons à plus de 3 400 m. Le soleil semble encore plus agressif que la veille tandis que le début de la montée se profile à l’horizon. Elle est pentue et interminable. Des illusions d’optique me font sans cesse croire qu’arrivée là haut, la route redescend. Mais non. Arrivés là haut, il y a un kilomètre de faux plat montant avant que la pente ne s’accentue à nouveau. Alors que le baromètre confirme qu’il y a 43% d’oxygène de moins qu’au niveau de la mer, les muscles fatiguent beaucoup plus vite et à chaque foulée, ils me confirment qu’ils sont asphyxiés. Epuisés par la montée, nous nous arrêtons avant d’avoir atteint le col pour déguster une conserve de maquereaux et faire une sieste.
Nous repartons à l’assaut du col qui n’est en fait plus très loin. Un premier lac turquoise attire notre attention, puis nous nous élançons dans une longue descente qui nous amène au lac Karakul (3 600 m). Je n’ai que très rarement vu un spectacle d’une telle beauté. Le lac est une grande étendue d’eau bleu turquoise dans laquelle se reflètent les sommets et les glaciers du Mont Kongur et du Mustagh Ata. Les bords du lac sont tapissés de verdure, des chameaux y évoluent en toute sérénité. Les hommes semblent microscopiques ici, mais leurs yourtes sont perceptibles de loin.

C’est d’ailleurs dans une de ces yourtes que nous nous installons, plus précisément dans celle d’Anadyn habitué à recevoir les voyageurs de passage. Il nous sert le thé et nous présente à un homme qui nous loue des chevaux pour découvrir les environs. Thomas et Thibaud me donnent des conseils d’équitation, puis nous partons tantôt au pas, souvent au trot, rarement au galop. Nous faisons le tour du lac puis regagnons notre yourte jusqu’au dîner.



Neuvième jour : en roue libre sur le Mustagh Ata, mais pas en roller…
La nuit a été glaciale. Anadyn nous apporte du pain et du thé, ce qui retarde le dur moment de l’ouverture du sac de couchage. Il faut se préparer pour l’activité principale de cette journée de récupération: nous avions négocié la veille une montée en moto au camp de base du Mustagh Ata. Il s’agit en réalité d’aller jusqu’au dernier village avant le pied du glacier.
Nous montons chacun à l’arrière d’une petite moto chinoise. Après avoir quitté la KKH nous roulons à une bonne vitesse sur une piste défoncée qui s’élève dans la montagne. A chaque caillou, je me cramponne pour ne pas tomber, et je me dis un peu plus que c’est absurde de mettre un casque pour patiner à moins de 10 km/h sur la KKH et de ne pas en mettre pour rouler en moto sur une piste de montagne… Les chauffeurs s’arrêtent souvent pour s’attendre et refroidir leur moteur.Nous ne tardons pas à être à plus de 4 000 m et il n’y a quasiment aucune végétation. Des rapaces planent dans le ciel et des yaks déambulent ici et là. Quant aux marmottes dorées, elles montrent sans cesse leur museau avant de se cacher immédiatement dans leur terrier. Les motos s’arrêtent à un village d’éleveurs de yaks, à 4 500 m. N’ayant ni électricité ni bois pour faire du feu, leur combustible est la bouse de yak.

Un peu déçus de ne pas monter plus haut, nous continuons à pied. La pente est très raide, et le terrain offre peu d’adhérence. Nous marchons très lentement mais au prix de beaucoup d’efforts. C’est l’occasion de réaliser que nous sommes loin d’avoir terminé l’acclimatation qui devra nous permettre de rouler à 4 700 m ! A chaque changement de pente, nous nous attendons à voir le pied du glacier, mais il s’agit d’une illusion. De même, le sommet nous paraît tout proche alors qu’il est à plus de 3 000 m au dessus de nos têtes. Quand je regarde les glaciers sur lesquels doivent s’effectuer l’ascension, l’idée me vient de revenir un jour où je serai alpiniste pour gravir cette montagne. J’ai bien sûr encore une pensée pour Monsieur Adserballe qui a fait du vélo là haut. De là où nous sommes, nous surplombons toute la vallée que nous allons traverser demain.


Une fois les motos retrouvées, nous redescendons vers Karakul. Pour économiser de l’essence, les chauffeurs descendent en roue libre, au frein. Quand se profile un replat ou une petite montée, ils prennent de l’élan en arrêtant de freiner ! Pourtant, la piste n’est pas large, pleine de cailloux et ils n’ont que des pneus de route… Nous ne soufflerons donc qu’une fois arrivés à bon port.

Alors que je m’apprête à entamer une sieste de trois heures, j’ai une pensée pour mes collègues qui doivent lutter dans les dernières heures des 24 heures du Mans roller. Après la sieste et le dîner, je vais chercher de l’eau dans le lac pour la journée de demain et je regagne la yourte pou me coucher. Malheureusement, un chameau s’est assoupi contre la yourte juste à côté de chez moi. Outre ses ronflements qui m’importunent, sa masse imposante appuie contre les parois de la yourte et je crains de me réveiller avec une yourte et un chameau sur la tête !
Nous repartons sous un ciel couvert. Il fait froid, nous sommes à presque 3 700 m, le soleil se cache. Au bout de cinq kilomètres, il se met à pleuvoir sérieusement. Mes patins ne tardent pas à se remplir d’eau et je n’y vois plus grand chose. En regardant les gouttes sur mon k-way, je constate que la pluie est presque de la neige mouillée. Après une quinzaine de kilomètres, nous n’avons que peu gagné en altitude et nous approchons pourtant d’un col à 4 098 m. Brusquement, nous quittons la plaine, la route se met à monter fortement en lacets. La pluie cesse, le soleil revient, il nous gratifie du spectacle d’un arc en ciel dans un paysage déjà splendide. On voit désormais un autre versant du Mustagh Ata, dont les glaciers frappent par leur largeur.
Ces kilomètres sont les plus durs que nous avons connus jusqu’à présent. La pente est en effet très raide et l’altitude rend l’effort beaucoup plus dur. Je peine à pousser ma maison, je m’arrête plusieurs fois par kilomètres. Thomas s’en sort un peu mieux, et Thibaud « karakole » devant. La route sèche doucement, rendant le patinage un peu plus aisé. A un peu moins de 2 km du sommet, nous marquons une pause un peu plus longue et Thibaud suggère que ce soit la dernière avant le sommet. En ce qui me concerne, je m’arrête pourtant une fois de plus. Après un dernier effort, je les rejoins enfin au col. Un nouveau paysage se dévoile, nettement plus désertique.
Commence alors une descente de 40 kilomètres pour plus de mille mètres de dénivelé négatif. La route est le plus souvent droite, et le skatedrive nous permet de négocier les virages avec beaucoup de vitesse. Nous descendons donc très vite, en jouant à nous doubler en profitant successivement de l’aspiration de l’autre. Cette bonne heure d’adrénaline pure est une belle récompense !
Nous réalisons aussi au cours de cette descente à quel point le col franchi délimite deux zones d’apparence très différente. Nous venons de quitter une haute vallée riche en lacs et en oasis habitées, nous nous retrouvons dans une grande pleine désertique, aride. Il y fait nettement plus chaud et sec. Il n’y a quasiment aucune habitation entre le col et l’oasis de Beshkurgan. Quant aux autochtones, ils ne ressemblent pas à ceux des jours précédents. En effet, le peuplement n’est plus kirghiz mais tadjik ou tashkurgani. Physiquement, ils paraissent moins asiatiques. En effet, les Tadjiks sont des persanophones, donc des Indo-européens, alors que les Ouighours et les Kirghiz sont des turcophones. Ce sont les habitudes vestimentaires des femmes qui marquent le plus le changement. Elles portent une coiffe qui fait penser à celle des Bretonnes.
Nous quittons la KKH pour aller jusqu’au village au cœur de la grande oasis. La route sur laquelle nous roulons pourrait se trouver en Provence. Nous patinons en effet entre deux rangées d’oliviers, ovationnés par un orchestre de criquets. Quant au village, il est plutôt repoussant. Le restaurant est un constitué de deux petites pièces glauques. L’une pour les femmes, l’autre pour les hommes. Tout est poussiéreux et abîmé. La table est sale, il y a des restes de repas précédents un peu partout, en particulier dans un seau placé sous la table. Le cuisinier prépare de la viande dans la pièce sombre à côté de la notre. Cela donne peu envie, mais la faim nous tenaille. Il nous prépare un « laghman », c’est à dire des pâtes avec des petits légumes et de la viande de mouton. Après le repas, une heure de mécanique s’avère nécessaire pour changer la chambre à air du skate drive de thomas et régler à nouveau les freins…
De retour sur la KKH en milieu d’après midi, il s’agit de trouver un lieu de bivouac d’ici une dizaine de kilomètres. Ce sera le cas, à l’extrémité de l’oasis. Nous demandons à un paysan en train de labourer son champ avec ses enfants si nous pouvons planter nos tentes à côté de sa maison. Il se montre très accueillant et nous nous attelons au montage des tentes. Un homme vient vers nous et nous donne le coup de main. Ses amis arrivent, et nous tentons de communiquer grâce au phrasebook. Certains d’entre eux ne savent ni lire ni écrire.

Vers 19h30, nous commençons à réfléchir au dîner. Mais un militaire qui nous observait depuis la route depuis un moment se montre inquiétant. Une patrouille arrive. Le chef contrôle nos passeports. Ils prennent des photos de nous et du campement, passent d'interminables coups de téléphone et nous contraignent à quitter l'endroit par nos propres moyens. Nous devons être dans une heure à l'hôtel de Tashkurgan. Soit le terminus de l'étape du lendemain !
Impossible de discuter, il faut s’y résoudre. Ces gens là vivent aussi avec des réflexes du passé. Il n’est pas écrit qu’il est interdit de faire du roller la nuit sur la KKH, mais il est écrit que les étrangers doivent dormir dans des hôtels. On est en Chine, donc c’est aussi simple que ça. Mais c’est sûrement aussi parce qu’on est en Chine qu’il existe cette route qui mérite peut être le titre de la plus belle route de la planète. Construire une telle route ici, ce dut être une entreprise à la hauteur du peuple qui a bâti la Grande Muraille.
Heureusement nous avons déjà bien entamé cette cinquième étape. Nous avons tout de même 25 km à parcourir, un col à 3400 m à franchir. Il fait nuit noire, des camions nous doublent de temps à autre. Rouler la nuit ici, c’est heureusement quelque peu mythique. Mais sûrement pas à refaire. Ou peut être que si, juste pour revoir la tête du réceptionniste de l’hôtel qui m’a vu débarquer en pleine nuit en roller dans le hall de l’hôtel !
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