III. Le raid interrompu par mes problèmes de santé. Du onzième au treizième jour.

Onzième jour : victime de symptômes inquiétants pour ma santé, je vois avec impuissance le rêve s’arrêter à Tashkurgan…

En raison des « excès » de la veille, la journée est consacrée à la récupération. Je me réveille en milieu de matinée, un peu avant Thibaud et Thomas. En m’habillant, je suis victime d’un sursaut incontrôlé qui m’inquiète sans plus. Je sors de cette chambre lugubre pour acheter des biscuits. Un autre sursaut me prend au dépourvu. Cela ne s’arrête pas. Cette fois-ci, je lâche mon paquet de gâteau à deux reprises. Tout le monde me regarde. En revenant à l’hôtel, je fais tomber deux gâteaux après de violents mouvements incontrôlés de mes bras. J’en parle à mes compagnons. A Kachgar, je faisais déjà tomber intempestivement mon guide mais cela avait vite cessé. Thibaud me conseille de ne pas m’inquiéter pour que cela passe tout seul.

Rien à faire, je perds le contrôle de moi-même. Je ressens le besoin de faire un footing. Cela me soulage momentanément. Je pars chercher un cybercafé avec Thibaud. Il n’y a pas de connexion aujourd’hui et je décide de téléphoner en France pour donner quelques nouvelles. A deux reprises, je fais tomber le téléphone suite à des spasmes musculaires. Puis je fais tomber une carafe d’eau. Tout le monde me regarde. J’ai d’autant plus honte que je suis étranger ici. Je prends sur moi pour faire comme si de rien était, et Thibaud m’aide à regagner l’hôtel sans encombres.




Nous décidons d’aller à l’hôpital local. Impossible de se faire comprendre. Je n’ai que le langage des gestes, et un peu de chinois pour me faire comprendre. Heureusement, mes symptômes se manifestent et ils comprennent. On me conduit chez le directeur de l’hôpital, celui qui est au sommet du grand tableau hiérarchique. Un petit drapeau communiste décore son bureau. Il fume en compagnie des autres médecins et passe de longues minutes au téléphone devant nous. Au bout d’une heure, une policière anglophone arrive pour nous servir d’interprète.

Je passe un électrocardiogramme. Mon pouls est de 48. Bien que ce soit ma fréquence de repos habituelle, les médecins m’expliquent que c’est signe de très grosse fatigue et que je dois me reposer. Ils ne peuvent rien de plus pour moi. Nous rentrons à l’hôtel. Je me couche, mais les spasmes perdurent. Je me repose toute l’après midi, et j’ai l’impression d’aller mieux.
Nous partons tous les trois dîner dans un bouiboui de la ville. Je deviens incontrôlable : je fais tomber tout ce que j’ai dans les mains, je projette du riz à plusieurs mètres. Tout le monde me regarde, j’ai de plus en plus de mal à résister. Je finis par craquer, je me sens devenir une bête incontrôlable. Je sens que je deviens la cause de la fin de mon rêve car il va falloir mettre un terme au raid. Je quitte le restaurant en pleurant. Je suis effondré.

Thibaud tente de me réconforter et me raccompagne à l’hôtel où il m’aide à m’alimenter. Thomas rentre et reste avec moi dans la chambre pendant que Thibaud contacte mes parents et Europ Assistance. Je suis mis en relation avec un médecin. Il est décidé que je dois regagner l’hôpital de Kachgar. Nous avons beau être dans un village perdu du Xinjiang, l’assurance organise mon retour à Kachgar pour le lendemain. Thibaud et Thomas doivent en revanche attendre dans cette sinistre chambre de Tashkurgan les résultats de mon hospitalisation pour prendre les décisions qui s’imposeront.






Douzième jour : retour à Kachgar et retrouvailles avec l’hôpital chinois.

Le chauffeur chinois envoyé par Europ Assistance passe me prendre de bonne heure à l’hôtel. Je quitte Thibaud et Thomas sans savoir où et quand nous nous reverrons. Je regarde le paysage par la fenêtre, et j’ai envie de pleurer à l’idée que je refais en voiture dans l’autre sens tous les kilomètres si durement vaincus en roller. Pendant tout le voyage, je reconnais chaque côte, chaque descente, chaque lieu de pause ou de bivouac… Je vois mon rêve partir en fumée, j’ai conscience que ma défaillance brise aussi les espoirs de mes compagnons de voyage. J’ai si longtemps rêvé du Pakistan et je réalise que je n’y pénétrerai pas cette fois-ci. Je confie ces tristes sentiments devant l’objectif de mon appareil, je suis pris d’un nouveau spasme qui me fait lâcher l’appareil. Je visionne sans cesse ce film pour me convaincre que je prends la bonne décision en envisageant le rapatriement.

Après une pause déjeuner à Upal, nous arrivons à Kachgar. Le chauffeur me conduit à l’agence de tourisme pour laquelle il travaille. Je rencontre Thaler, un jeune guide de montagne ouïgour qui a appris le français à l’université de Xian. Ce sera mon interprète et mon guide pour l’hôpital. Jusqu’à hier, je n’avais mis qu’une fois les pieds dans un hôpital. C’était à l’époque où je vivais à Pékin. J’entre donc aujourd’hui pour la troisième fois de ma vie dans un hôpital, ici l’Hôpital du Peuple, et pour la troisième fois c’est un hôpital chinois… Cette expérience reste néanmoins surprenante.

Ce qui frappe le plus le patient occidental que je suis, c’est l’absence totale de secret médical. On dirait que la consultation de groupe est la norme ici. Six ou sept personnes s’agglutinent autour du médecin pour lui expliquer la cause de leur présence. Dans mon cas, j’aurai le privilège que tout le monde soit évacué du cabinet pour la consultation. Le médecin pose des questions, l’interprète traduit, je réponds, l’interprète traduit, le chauffeur commente entre deux bouffées de cigarette etc. Le médecin, sûrement aidé par l’avis éclairé du chauffeur, me prescrit une prise de sang, un électroencéphalogramme et un scanner.

Nous voici donc dans la salle d’attente, qui a également de quoi déconcerter. Des centaines de patients y attendent leur tour : des jeunes, des vieillards, des Chinois Han, des Ouighours, des Tadjiks, des Kirghizs, des paysans, des citadins, des clochards… toute la population de la ville y est représentée. C’est bel et bien un hôpital du peuple. Au milieu de la salle, un vieillard à l’apparence typiquement ouighour se fait ausculter sur un lit d’hôpital au milieu de la salle, ce qui paraît ne choquer personne. L’intimité de ce patient est en fait préservée grâce au magnifique écran plat qui canalise tous les regards. En attendant de se faire soigner, on se distrait en effet en regardant à la télévision d’agressifs samouraïs se découper les uns les autres avec leurs épées en poussant des cris effrayants.

Un des murs de la salle d’attente est une grande baie vitrée derrière laquelle travaillent des médecins avec des microscopes. A intervalle régulier, cette baie vitrée est munie d’une petite trappe semblable à celle par laquelle le guichetier du métro donne les tickets. C’est ici l’endroit où l’on passe son bras pour la prise de sang. Sans le vouloir, je les insulte en leur demandant s’ils peuvent effectuer le prélèvement avec ma seringue. Ils me montrent que l’aiguille est neuve et me reprochent ma méfiance. Les résultats de la prise de sang sont prêts en dix minutes, mais on enchaîne sur la suite des analyses.

Toujours accompagné de Thaler et du chauffeur, je me rends dans le bâtiment du scanner. A cette occasion, je traverse le jardin de l’hôpital où des patients se rafraîchissent au bord d’un grand bassin. Les couloirs et les escaliers qui mènent au cabinet où sera pratiqué l’électroencéphalogramme sont nettement moins pittoresques. Ils sont démesurément grands, étroits, et sombres. L’atmosphère y est pesante, d’autant plus insoutenable que tout le monde fume dans ce lieu exigu. A côté de chaque cabinet, les patients les plus faibles patientent sur des bancs tandis que d’autres se bousculent pour être les premiers entendus par le médecin. Je repense aux descriptions du tribunal de Kafka qui pourraient décrire parfaitement ce qu’il se passe ici.



Thaler me conduit ensuite à l’hôtel où il m’a réservé une chambre. C’est un hôtel très luxueux, destiné aux hommes d’affaire chinois. Je peux profiter d’une douche, de la climatisation, d’un lit confortable et propre, d’Internet et d’un repas raffiné. Sans avancer la moindre somme. Après ces jours sans se laver et ces nuits passées sous la tente, dans la yourte et dans l’immonde dortoir de Tashkurgan, ce confort est fort réparateur. Je culpabilise néanmoins en pensant à mes compagnons qui tournent en rond à Tashkurgan.


Treizième jour : “Beijing time or local time ? That is the question.” Aujourd’hui, la chance est de retour !

N’ayant pas de réveil, j’ai demandé hier à la réceptionniste de me réveiller à 6h30. Etant donné que l’heure utilisée par tout le monde est l’heure locale (l’heure officielle de Pékin de laquelle on retire deux heures), je n’ai pas précisé « local time ». Il faut en effet savoir que « toute la Chine vit à l’heure de Pékin » si bien qu’au Xinjiang, la nuit tombe à 23 heures en été. C’est pourtant à 5h20 que je suis réveillé ! Soit la réceptionniste a considéré l’heure officielle (« Beijing time ») mais m’a réveillé avec une cinquantaine de minutes de retard. Soit, dans le doute, elle m’a réveillé entre les deux… Le problème est que je n’ai pas plus de réveil qu’hier, et que je ne vais pas rester éveillé longtemps. Je m’endors d’ailleurs en me demandant comment j’allais me réveiller à l’heure pour mon rendez-vous à l’hôpital. La chance est de retour, car à 6h20 je suis réveillé par un coup de fil d’un médecin mandaté par Europ Assistance pour prendre des nouvelles !

Les médecins n’ont rien détecté d’anormal. D’ailleurs je n’ai quasiment plus de symptômes. D’après eux je suis seulement très fatigué et une bonne semaine de repos s’impose. [Je sais depuis janvier 2008 que j'ai eu une crise d'épilepsie myoclonique, déclenchée par la fatigue et le manque d'oxygène]. D’après moi, la chance est de retour et l’aventure va reprendre ! Thaler me conduit au bus qui part pour Tashkurgan, pour le Pakistan. Me voilà de nouveau sur la KKH ! Le Pakistan est au bout de la route, et je m’y sens déjà car le bus est fréquenté par de nombreux Pakistanais. Ils s’étonnent de m’avoir vu parler français avec Thaler, car d’après eux j’étais pakistanais ou afghan. Ils sont tous très sympathiques et nous parlons librement de nos vies respectives, des Etats-Unis, de l’Angleterre et de la récente affaire Rushdie[1]. Ils me demandent aussi mon avis sur les caricatures de Mahomet, mais me mettent toujours à l’aise si bien que je ne me sens jamais oppressé. Ils sont aussi très généreux et me proposent sans cesse des biscuits ou des fruits. Je fais aussi la connaissance d’un touriste japonais dans le bus. Il va tout seul à Hunza, sans trop savoir pourquoi.

Je reconnais le moindre endroit de la route vu que c’est la troisième fois que je l’emprunte ! En revanche c’est à bord du bus que l’on se sent le moins à l’abri d’un accident de la circulation. En passant dans les gorges du Ghez, au pied du Mont Kongur, je remarque qu’un poids lourd chinois vient de tomber dans le ravin. Il est complètement détruit. Le voyage continue avec le franchissement du col à 4 100 m et la longue descente qui suit. L’envie de patiner monte en moi, et je suis de plus en plus excité à l’idée de bientôt retrouver mes compagnons. Je réfléchis à une solution pour « valider » le col du Khunjerab en roller, selon l’expression de Thibaud, sachant qu’il m’a été confirmé que les cent quarante kilomètres avant le col étaient interdits aux voyageurs hors d’un bus. La solution pourrait donc être d’aller au Pakistan en bus et de monter le col par son versant pakistanais.

Alors que je suis plongé dans ces réflexions, mes voisins me disent de regarder par la fenêtre : le bus est en train de doubler un peloton de cyclistes ! Je n’ai que le temps de les apercevoir, mais je remarque deux choses : ils ont l’air européens de type scandinave, et ils ne transportent pas de chargement ce qui signifie qu’ils ont un véhicule d’assistance. Je me dis aussi que nous devons absolument les rencontrer, et qu’ils feront nécessairement étape à Tashkurgan. Je repère où ils sont pour évaluer leur heure d’arrivée. Je suis aussi impatient de savoir s’ils comptent tenter de franchir le col du Khunjerab à vélo.


Aussitôt arrivé à Tashkurgan, je retrouve Thibaud puis Thomas, enlisés depuis trois jours dans cette horrible chambre d’hôtel. Aussitôt les retrouvailles achevées nous chaussons les patins ou montons sur le vélo pour aller à la rencontre des cyclistes sur la KKH. Nous ne tardons pas à les retrouver ! Ils sont norvégiens et parcourent la KKH en vélo avec un bus d’assistance. L’organisation est assurée par un guide chinois, Abdul. Il a obtenu des mois à l’avance une autorisation spéciale très onéreuse pour passer le col à vélo. La liste des noms a été arrêtée. Nous faisons dévier la conversation sur notre tristesse de ne pas pouvoir passer le Khunjerab, et l’un des Norvégiens nous propose de nous joindre eux si le guide et les autorités consentent à ajouter notre nom sur la liste. Le guide a quelques doutes sur les capacités de deux patineurs à suivre ses cyclistes sur le Khunjerab et ne veut pas de problème avec les autorités. Mais il voit que l’idée ne déplairait pas à son groupe…



L’espoir renaît ! S’il y a une toute petite chance, nous devons la saisir. Donc nous allons à la station de bus où les services de l’immigration peuvent nous donner l’autorisation. Nous attendons des heures sans rencontrer personne malgré l’aide d’un généreux camionneur pakistanais. Un petit chef arrive, affirme sa supériorité et nous envoie promener. Nous rentrons dépités à l’hôtel, et nous nous préparons à prendre le bus pour le Pakistan demain. Nous ne pourrons nous permettre de rater le bus en comptant sur un revirement de magnanimité du petit chef qui nous permettrait de nous joindre aux Norvégiens. Cette attitude ne lui apporterait que des problèmes. Mais nous persistons à penser que si jamais les Norvégiens arrivent avant le départ du bus et que nous arrivons à obtenir l’ajout de nos noms à la liste demain, ce sera gagné.

Cette soirée à Tashkurgan fut aussi l’occasion de rencontrer d’autres voyageurs. Un routard suisse arrive du Pakistan. Il a quitté son pays il y a un an et erre depuis en Asie centrale pour une durée indéterminée. Nous rencontrons aussi trois Suisses qui arrivent d’Iran et voyagent aussi pour une durée indéterminée, hormis quelques retours au pays pour se présenter à l’agence pour l’emploi qui verse leur aide sociale nécessaire au financement du voyage.



[1]Salman Rushdie est un romancier britannique d’origine indienne. En 1989, peu après la publication des Versets Sataniques, l’Ayatollah Khomeiny proclama une fatwa demandant l’exécution de Rushdie à cause de ses écrits irrévérencieux envers l’Islam. En 2003, la récompense attribuée à celui qui tuerait l’écrivain est passée à 3 millions de dollars. L’affaire est à l’origine de nombreuses violences à travers le monde. Or quelques jours avant le début de notre voyage, Salman Rushdie a été anobli par la reine d'Angleterre. Cette décision a provoqué la colère de nombreux Musulmans, notamment au Pakistan, faisant craindre des mouvements de représailles anti-occidentaux de la part d'Islamistes intégristes.



> Lire la suite du carnet de bord : la reprise du raid : l’ascension du col du Khunjerab (4 723 m). Quatorzième et quinzième jours.


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