Nous partons de très bonne heure sous une petite pluie fine en direction de la station du bus qui fait office de douanes et de bureau de l’immigration. Le petit chef n’écoute pas plus notre demande. Les Pakistanais et les quelques voyageurs font la queue et remplissent les dossiers d’immigration avant de remonter dans le bus. Les Norvégiens arrivent et se plient aux mêmes formalités. Nous devons renoncer, nous achetons des tickets de bus et faisons la queue derrière les Norvégiens avec qui nous ne partirons pas. Un officier supérieur arrive pour les formalités, il s’entretient avec le guide des Norvégiens. Je quitte la queue, double tout le monde, m’introduis dans la conversation et expose une ultime fois ma demande. Là, Abdul traduit en chinois pour une meilleure compréhension. Il me dit d’attendre, que l’officier acceptera peut-être. Commence alors une très, très longue attente. Jamais des formalités de frontière ne m’ont paru aussi longues. Et mon tour arrive enfin. Mon passeport est tamponné, Abdul vient me voir. « It’s OK, you can come with us». J’ai envie de crier ma joie et de sauter au plafond, mais je m’abstiens. Cela ferait désordre.
Thibaud et Thomas se plient aux formalités à leur tour et nous rejoignons les Norvégiens qui se préparent à monter en selle après plus de 2 h 30 d’attente debout. Nous procédons à des présentations plus abouties que la veille, et nous installons nos bagages dans leur bus d’assistance. En effet, nous ne pouvons pas rouler cent kilomètres de faux plat montant à la vitesse de cyclistes sans chargement si en plus d’être sur rollers nous avons le nôtre !
Le moment tant attendu arrive : l’officier nous ouvre la barrière d’entrée dans la zone frontalière du Pakistan. Les cent quarante kilomètres de KKH qui se déroulent devant nous sont normalement interdits aux voyageurs individuels et nous nous y lançons en roller ! Bien évidement, le convoi est soigneusement surveillé par un militaire qui se joint à l’équipe ; et les photos sont interdites.

Les Norvégiens font une petite pause toutes les heures et roulent assez régulièrement. Nous roulons quelquefois derrière leur peloton comme à l’entraînement à Longchamp. Saisis par l’euphorie inhérente à cette situation, nous ne résistons pas à la folie de rouler loin devant dès que l’un d’eux « s’échappe », si l’on peut dire. Le groupe est constitué de trois jeunes couples, venant tous de valider leurs études de médecine, et de Sven, un ami âgé d’une cinquantaine d’années apparenté à l’un d’eux.
Après la pause déjeuner, je roule dans la roue de Thomas (un des norvégiens) à près de 30 km/h pendant trois quarts d’heure de faux plat montant ! Avec la fatigue de l’étape et le manque d’oxygène, je ne tarde pas à réaliser que j’aurais dû être plus sage. Courbatures, muscles qui chauffent, essoufflement, envie de m’arrêter… Tout comme Thomas, je commence à caler et il reste cinquante kilomètres de faux plat montant. Depuis le début du raid, je m’efforce de ne pas commettre la moindre erreur en matière d’alimentation et d’hydratation. Le tout pour aller loin est de maintenir la glycémie la plus constante possible. Il faut donc manger et boire en permanence, mais par très petites quantités. Quant à nos collègues cyclistes, ils gardent leur rythme mais roulent seuls ou par deux. Nous ne voulons pas risquer de les retarder après nous être amusés à accélérer devant ! Ils nous rattrapent chacun à leur tour et nous roulons avec les moins rapides, en prenant beaucoup sur nous pour ne pas faire plus de pauses qu’eux.

L’étape n’en finit pas. Toujours du faux plat montant, quelques descentes, quelques vraies montées. Je scrute le bord de la route dans l’attente des bornes : 60 km de parcourus, 70 km, 75, 80, 83, 84, 85. On fait une pause au bord d’une rivière. L’eau très claire se fraie un chemin dans les alpages. C’est l’occasion de tremper les pieds dans l’eau, de manger de la pastèque, et de remplir les gourdes. Puis il faut repartir car il se fait tard et il reste plus de vingt kilomètres, nous sommes tous fatigués et nous allons franchir sous peu la barre des 4 000 m d’altitude.
La pause m’a aidé à retrouver des forces, et je continue à rouler avec Sophie qui a un rythme très régulier. Je peux le soutenir tout en discutant pour oublier que nous n’avons plus envie de rouler. Les derniers kilomètres de la journée, au dessus de 4 000 m, sont très durs. Plus de trois quarts d’heure pour faire cinq bornes, avec une pente qui s’est accentuée. Nous terminons l’étape neuf heures après avoir quitté Tashkurgan. Nous avons parcouru cent cinq kilomètre, impliquant 1 100 m de dénivelé positif. Mais la beauté du lieu de bivouac est à la hauteur de l’effort. Les tentes sont plantées sur des « meadows », des alpages traversés par de ruisseaux, parsemés de fleurs violettes. Autour de nous se dressent des montagnes aux cimes enneigées éclairées par les derniers rayons de soleil.
Après un repas convivial sous une grande tente, nous buvons un verre de vin avec le guide, le chauffeur cuisinier, et le militaire. Puis chacun rejoint sa tente. En ce qui me concerne, je me laisse inviter par Abdoul dans le bus où l’on va boire un peu de vin blanc avec le chauffeur et le militaire. Il s’agit en fait d’une gnôle à 60° dont je ne boirai que quelques gouttes. Avec en plus un mal des montagnes naissant, il devient périlleux de revenir à ma tente en évitant de mettre le pied dans un ruisseau ou de trébucher à cause des drisses qui tendent les tentes.
Quinzième jour : « Entre les rivages des océans et le sommet de la plus haute montagne est tracée une route secrète que vous devez absolument parcourir avant de ne faire qu'un avec les fils de la Terre ». Khalil Gibran (poète libanais). Dernière phase d’ascension du col du Khunjerab.
La nuit a été très froide et le mal des montagnes a été sévère avec moi. J’ai dû sortir de ma tente à trois heures du matin. J’ai assisté à un spectacle d’une rare beauté : une nuit étoilée sous un ciel pur, dépourvu de lumières parasites. Jamais je n’avais vu une voie lactée aussi « onctueuse ». Jamais je ne me suis senti aussi petit que cette nuit où je me suis retrouvé seul face à la grandeur des montagnes dont les ombres me cernaient, seul face à l’immensité de l’espace.
Le réveil n’est pas très aisé, si bien que nous nous mettons en retard par rapport aux Norvégiens. L’étape commence donc dès le réveil par un rythme soutenu, le temps de rattraper le peloton. Nous roulons régulièrement en prenant doucement de l’altitude. J’ai l’heureuse sensation d’avoir des jambes toute neuves ce matin en dépit de la fatigue de la veille. Je décide de me réserver pour les derniers kilomètres de l’ascension, donc je résiste à l’envie d’accélérer devant avec Thibaud et les deux Thomas. De plus, j’ai déjà pu constater que toute accélération se paye très cher avec le manque d’oxygène. Les vingt premiers kilomètres se font tranquillement, avec une pente modérée. Il n’y a pas un signe de vie ici hormis des dizaines de marmottes qui sifflent. Des névés apparaissent sur le bord de la route et je ferme la veste thermique pour me protéger du froid.


La pente s’accentue, il devient dur de maintenir un rythme sans s’essouffler. Il commence à tomber quelques flocons, mais pas assez pour que la route devienne glissante. Quatre kilomètres avant le sommet, nous nous attendons tous au dernier checkpoint avant le col. J’en profite pour m’alimenter, et m’étirer en vue de la fin. Je pense au Mont Ventoux, je me dis que c’est un peu comme si j’étais au Chalet Reynard : le but est proche, mais je suis loin de l’atteindre.
Nous repartons, et comme au Ventoux, il faut finir à fond. C’est parti pour une accélération brutale. L’altitude me rappelle que ce n’est pas l’endroit pour se laisser aller à ce genre de délire, je dois donc me relever pour récupérer. Je maintiens néanmoins une vitesse élevée et croissante. Les bornes défilent, et je vois bientôt le col. Je sprinte contre moi-même, poussé par l’excitation liée à la réalisation de ce moment que je me suis représenté tous les jours pendant six mois. Ca y est, j’y suis, j’ai franchi le col du Khunjerab, je suis monté à 4 723 m en roller ! Thomas arrive trois ou quatre minutes plus tard suivi de Thibaud, puis des cyclistes norvégiens. Sans eux, le rêve ne se serait jamais réalisé.
Une fois que tout le monde a repris ses esprits, nous envisageons la descente. Thomas et moi préparons notre skatedrive. Mais une mauvaise surprise nous attend. La ligne frontière entre la Chine et le Pakistan est aussi une ligne qui sépare deux revêtements : le billard de la KKH, le graton défoncé des routes pakistanaises. Il se met à neiger sérieusement. Après une tentative, Thomas et moi réalisons qu’il nous faudra la journée pour venir à bout de cette descente car tous les un ou deux kilomètres il n’y a carrément plus de revêtement pendant plusieurs centaines de mètres. Nous faisons donc la descente en bus, pendant que Thibaud et ses collègues cyclistes avalent les 80 kilomètres de descente dans des gorges encaissées. Il leur faudra toute l’après midi pour en venir à bout.


C’est en fin de journée que nous arrivons à Sost pour notre première nuit au Pakistan. Après une heure d’attente au bureau de l’immigration, nous quittons Abdul et disons temporairement au revoir aux Norvégiens. Nous trouvons un petit hôtel où nous partageons une chambre avec un routard. Il s’avère qu’il est français. Il a quitté la France il y a bien longtemps et parcourt l’Asie depuis. C’est au Pakistan qu’il se sent le mieux. Il mène une vie itinérante. Bien que de confession juive il ne s’est jamais aussi bien senti qu’en compagnie des musulmans. Il doit néanmoins être content d’être issu d’un pays dont la solidarité nationale finance le voyage.
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