Thomas se sentait mal hier soir et ne se sent pas en état de rouler ce matin. Il va donc faire l’étape en bus, profitant une nouvelle fois de la générosité du groupe norvégien. Thibaud et moi quittons Sost en début de matinée. Je reprends les commandes du skatedrive. Malgré la difficulté retrouvée, je suis content quelque part de me retrouver en autonomie avec ma petite maison sur mon skatedrive.
Lorsqu’on roule ici, on en vient à se demander si on est dans le réel, ou bien si tout est rêvé.
Il fait grand beau temps et la route est moins pire que celle de la veille. Nous plongeons dans des gorges encaissées entre des pics culminant à plus de 6 000 m. Au fond des gorges coule un torrent noir déchaîné. La route, quant à elle, est bordée d’abricotiers. De temps à autre, on peut voir des bosquets de lavande. Mais le paysage est globalement désertique et les oasis de verdure, d’arbres fruitiers, apparaissent comme des petits coins de paradis au fond d’un canyon.

Je me rends à la dure réalité : certes cette étape est supposée être une étape de descente dans la mesure où on arrive 700 m plus bas que le point de départ. Mais pour s’acquitter de ce dénivelé négatif, il faut passer par une succession de montées et de petits cols qui totaliseront finalement pas moins de 800 m de dénivelé positif dans des conditions éprouvantes. Nous sortons progressivement des gorges et une grande descente commence. Elle nous emmène dans l’oasis de Passu, un petit village pourvu d’un terrain de cricket démesurément grand par rapport à l’importance du village. Il est pourtant démesurément petit à l’échelle des pics aux arrêtes pointues qui s’élèvent brusquement de 4 000 m au dessus de nos têtes.
Il nous aura fallu environ six heures pour venir à bout de cette étape de 45 km. Nous retrouvons Thomas au Passu Inn où nous avons une petite chambre au milieu d’un jardin d’abricotiers. C’est enfin l’occasion de reprendre une douche glacée. Puis nous partons nous promener à pied dans l’espoir de voir le Passu Glacier, un glacier censé descendre presque jusqu’à la route, mais que nous n’avons pas vu en venant. Pourtant, il est réputé être le 5ème glacier le plus long du monde, mesurant 60 km. Nous ne le verrons pas plus cette fois-ci. Nous aurons tout de même la joie d’assister au coucher de soleil dans ce lieu si spécial. Ca y est, je vois la photo du guide de voyage !


Dix-septième jour : “But long is the road, Hard is the way, Heavy is my load, But deep is my faith, Long is the road” (Long is the Road, JJ. Goldman).
Nous quittons Passu de bonne heure et commençons d’entrée de jeu par une côte de plus de 10% en mauvais revêtement. Tant pis pour l’échauffement. Nous nous arrêtons à une petite échoppe pour un rituel bien ancré. Chacun dit de combien de litres d’eau il a besoin : six pour Thomas, sept pour moi, quatre pour Thibaud. Deux d’entre eux nous, cette fois-ci Thomas et Thibaud, surveillent les skatedrives qui rameutent en quelques minutes tout le village. Nous ne craignons pas le vol ici, mais plutôt que la curiosité légitime des villageois ne les incite à essayer l’objet, avec le risque de le faire tomber. Ce pourrait être fatal pour la caisse. Pendant ce temps, j’entre avec mes rollers dans l’échoppe. Le commerçant me regarde comme si j’étais un extraterrestre. Je lui demande le prix d’une bouteille d’eau.
Contrairement à la Chine, on ne marchande pas. L’étranger n’a pas à payer plus cher. Une bouteille d’un litre et demi d’eau minérale coûte vingt-cinq ou trente roupies. C’est très cher dans le contexte local étant donné qu’on peut déjeuner pour sept roupies et passer une nuit d’hôtel pour cinquante roupies (un euro vaut environ quatre-vingts roupies). Ensuite je dis au vendeur que je désire onze bouteilles. Comme à chaque fois il me regarde comme si je lui avais demandé de me vendre toute la marchandise de son magasin. Il me donne toutes les bouteilles et me remercie d’être aussi bon client. Je lui achète alors trois ou quatre paquets de biscuits, et cette fois ci une boîte de thon.
Je ressors. Il me suit pour voir à quoi servent mes chaussures si spéciales, pour voir ce que je vais bien pouvoir faire de toutes ces bouteilles d’eau. Et là, il découvre un autre patineur, le vélo avec les sacoches, les skatedrives, le tout au milieu d’un attroupement de badauds. Je me fraie un chemin et nous commençons la répartition de l’eau. Je remplis mes deux bidons de un litre chacun, ma poche à eau de deux litres, et fixe tant bien que mal deux bouteilles sur ma caisse. Je vide la dernière bouteille sur place. Nous en faisons tous autant et remettons au marchand ébahi les onze bouteilles vides. Nous saluons la foule, et reprenons notre route.
A l’issue d’une grande descente, un léger parfum de lavande et quelques senteurs de thym m’évoquent la Provence. Des petites bâtisses de pierre blanche sont entourées de bosquets de lavandes et d’herbes sèches. On se croirait en Provence, hormis l’imposant 7 000 m visible en arrière plan. Si l’étape est sur le papier une étape de descente, nous nous retrouvons vite dans l’ascension d’un col dont nous ignorons tant le dénivelé que la longueur. La route monte en lacets, et plus nous prenons de hauteur, plus le spectacle est saisissant. En face de nous, un glacier descend presque jusqu’à la route. Plusieurs montagnes de 6 000 et 7 000 m se dressent ici et là. Le blanc de la neige qui les recouvre se détache particulièrement bien du bleu du ciel, un bleu qui n’existe qu’en haute montagne.
Thomas roule presque au pied d’un des plus grands glaciers du monde, le Batura Glacier (57 km).
Après une bonne heure d’ascension, nous nous régalons avec une très longue descente qui mène au village de Gulmit. Perché dans la montagne au dessus d’une grande rivière, le village a un aspect méditerranéen qui donne envie de s’y arrêter. La route descend jusqu’à la rivière que nous longeons sur plusieurs kilomètres. Il fait plus de trente degrés à l’ombre et nous patinons en plein soleil. Nous débouchons soudainement sur un pont au dessus d’un torrent déchaîné. L’eau boueuse provient directement du glacier, et le torrent rafraîchit l’atmosphère de plus de cinq degrés. A côté du torrent, un homme vend des boissons conservées au frais dans un ruisseau dévié du torrent. Nous nous asseyons à une table ombragée et sirotons des jus de mangue très frais.
Après une bonne heure d’ascension, nous nous régalons avec une très longue descente qui mène au village de Gulmit. Perché dans la montagne au dessus d’une grande rivière, le village a un aspect méditerranéen qui donne envie de s’y arrêter. La route descend jusqu’à la rivière que nous longeons sur plusieurs kilomètres. Il fait plus de trente degrés à l’ombre et nous patinons en plein soleil. Nous débouchons soudainement sur un pont au dessus d’un torrent déchaîné. L’eau boueuse provient directement du glacier, et le torrent rafraîchit l’atmosphère de plus de cinq degrés. A côté du torrent, un homme vend des boissons conservées au frais dans un ruisseau dévié du torrent. Nous nous asseyons à une table ombragée et sirotons des jus de mangue très frais.
Roulements : précautions d’utilisation : éviter le contact avec l’eau et le sable.
Il faut pourtant déjà repartir, car la route est encore très longue pour Karimabad. Encore un petit col à monter. Encore une descente entrecoupée de plaques de terre. Encore un col à monter sous une chaleur étouffante. Mais cette fois-ci, la descente ne tourne pas, on peut se laisser filer à plus de 60 km/h. C’était trop beau : la route ne tarde pas à être coupée. Un énorme bloc de glace est tombé de la montagne à la fin de l’hiver. Il fond chaque jour un peu plus, créant une flaque profonde sur la route. Nous déchaussons, et portons les skatedrives sur la glace avec l’aide de Thibaud qui a préalablement passé son vélo. De l’autre côté, une chute d’eau inonde la route. Il s’agit de traverser en posant les pieds sur des cailloux et en faisant passer le skatedrive chargé de ses 25-30 kg sans inonder la caisse. Tout un art dans lequel Thomas se lance en pionnier.
Une demi-heure plus tard, nous pouvons repartir. Nous traversons la grande rivière sur un pont, l’ascension d’un nouveau col s’impose. La pente est forte, la chaleur écrasante, la fatigue accablante. Je me dis que si j’avais une mule, je n’oserais pas lui faire supporter l’effort que je suis en train de produire pour venir à bout de ces satanées montées avec mon chargement. Je m’arrête tous les 200 m, et dois me faire violence pour repartir, pour ne pas engloutir d’un coup toutes mes réserves d’eau. Et une fois de plus, la route est coupée. Et une fois de plus, il faut marcher avec les rollers dans la boue et la caillasse en poussant le skatedrive. Et une fois de plus il faut continuer, même si on ne sait plus très bien pourquoi.
Enfin la descente ! Je constate que Thomas ne se donne plus la peine de s’arrêter à chaque banc de sable, il veut maintenir son élan, et il rectifie les déséquilibres en s’appuyant sur le guidon. Je me mets à l’imiter. Ca passe, donc je freine de moins en moins à chaque banc de sable. Malheureusement je vais trop vite cette fois-ci, le sable est trop épais. C’est la chute. J’ai mal à la hanche, mais pire, ma caisse est fracturée. Il devient pressant de s’arrêter pour manger. A condition de trouver un coin de fraîcheur pour ne pas cuire au soleil. J’ai de plus en plus de mal à pousser avec ma jambe blessée, je suis à bout quand on trouve enfin un peu d’ombre. Quelques chips, quelques gâteaux, tel est le repas. Après une demi-heure de sieste, il faudra repartir.
La reprise est dure. Il fait de plus en plus chaud et la route est toujours aussi dure. N’étant plus échauffé, ma blessure est plus douloureuse et je m’arrête plusieurs fois par kilomètre. Nous roulons sur une route à flanc de falaise, dans un canyon très encaissé. A certains moments, l’ombre des parois est telle que je dois enlever mes lunettes pour t voir. Il est aussi des moments où le soleil est si agressif que je le sens me brûler la peau. Ce cadre a quelque chose de grandiose, je commence pourtant à le trouver oppressant. J’ai envie d’en finir avec cette lutte contre la matière. Cela fait des heures qu’on galère dans les cols successifs, et la route continue à monter désespérément. Je fonds au soleil. Dix minutes après avoir bu, j’ai la gorge desséchée et la salive me manque. Il faut économiser l’eau. Il devient donc plus difficile de m’alimenter. Je m’achemine en connaissance de cause vers la fringale. Avec tout ce que nous avons monté, nous devrons nécessairement descendre beaucoup sur les vingt derniers kilomètres.
Thibaud est victime d’une crevaison. Il change de chambre à air en assez peu de temps, mais ce peu de temps suffit pour cuire un peu plus sous le soleil. A l’arrêt, l’absence de courant d’air rend la chaleur encore plus dure à supporter. Mais dès qu’on roule, l’effort est intense et la vitesse quasiment nulle, donc on souffre aussi de la chaleur produite par le corps. Il y a de quoi devenir fou, je me mets d’ailleurs à avoir des pensées étranges. Je dialogue dans ma tête avec le soleil, je lui demande quel plaisir il prend à me rendre la tâche encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà. Et il me répond que je n’avais qu’à pas me plaindre d’avoir froid à Karakul ou à Pirali.
Dans ces moments durs, Thibaud nous encourage. Il nous pousse à ne pas trop nous arrêter, en roulant devant, en expliquant régulièrement que « la souffrance est passagère, mais la gloire est éternelle ». Quand nous sommes au bord de craquer dans les montées, il lui arrive de monter sur le grand plateau en signe de compassion !
Les heures passent, la fatigue s’accumule, et la route monte toujours. Or nous allons bien dans le sens de la Hunza River, qui coule au fond de la vallée. Je ne peux donc pas m’empêcher de penser qu’ils auraient pu faire une route qui suit la rivière, donc constamment en faux plat descendant. Au lieu de ça, on monte très haut au dessus de la rivière… pour rien. Je me laisse distancer pour m’arrêter et râler seul, afin d’épargner les autres. C’est un peu étrange de râler à haute voix tout seul ici, donc je m’adresse à l’appareil photo. Ainsi, ma mémoire ne gardera pas que le bon, elle se rappellera les moments de découragement.
Et c’est reparti. Je vois la route qui monte encore sur un ou deux kilomètres. Elle semble marquer un col. Vu comme nous sommes près de notre destination et hauts par rapport à la rivière, il est logique que ce col soit la dernière difficulté de la journée. Ensuite, il n’y aura qu’à se laisser rouler dans la descente jusqu’à l’hôtel. Quasiment paralysé par l’hypoglycémie, la perspective d’être arrivé me réjouit et je passe à la vitesse supérieure ! J’avale la fin de la montée à un bon 12 km/h. « J’aurai bien fini par t’avoir ! », dis-je avec un ton vengeur à la côte en arrivant à son sommet.
Thomas arrive, et nous nous lançons tous les trois dans une merveilleuse descente tant méritée. Nous arrivons à la hauteur de la rivière, la traversons sur un pont. Il faut remonter. C’est normal qu’il y ait cette petite montée, me dis-je, la ville de Karimabad ne peut pas être précisément sur les berges de l’Hunza. Nous sommes en fait à Ganish, à vol d’oiseau à un ou deux kilomètres de Karimabad. Enfin le haut de la petite montée. Nous tournons. Je lève doucement les yeux et je réalise une terrible nouvelle à laquelle je refuse de croire. La ville de Karimabad est perchée à flanc de montagne, à plusieurs centaines de mètres au dessus de nos têtes !
C’est trop dur, je veux m’arrêter. Une nuée de gamins courent déjà vers les bêtes de foire que nous sommes. Il faut tenir encore jusqu à la sortie de Ganish. Mais la pente est raide et ils courent bien plus vite que je ne roule. Il faut se rendre. « Hello, Hello, Hello, I’m fine thank you, I am French, nice to meet you, goodbye !». Thomas monte régulièrement, il a l’air encore très frais. Je ne peux plus avancer, mais il le faut. Donc je patine, je m’arrête, je repars etc. Il faudrait que je mange, mais j’ai décidé il y a des heures que j’arriverais au bout sans avoir besoin de manger. L’idée que je suis loin d’en avoir terminé m’est tellement insupportable que je refuse de l’admettre. Je persiste alors bêtement à ne pas faire l’effort de m’alimenter et je suis de plus en plus faible.
Nous nous arrêtons dans la montée, à l’ombre d’un abricotier pour décider de l’hôtel où nous allons. Mon seul critère est « le plus proche, le moins haut ». C’est malheureusement le plus cher, donc il faut continuer. Thibaud part devant pour prospecter, et je monte seul. La pente est de 7% environ, je m’arrête tous les 100 m et me plains. Ils me regardent tous avec l’air de dire : « mais qu’est ce qu’il fait, pourquoi se met-il dans un état pareil ? ». Dès qu’ils approchent je repars. Je suis excédé. Je n’en peux plus. Cette montée n’était pas prévue, et nous la redescendrons lors de la prochaine étape, donc c’est de l’arnaque. Cela fait plus de neuf heures que nous avons quitté Passu et l’étape ne fait même pas 60 km. Nous devrions être arrivés depuis des heures…
J’arrive enfin dans le bas du village. Thibaud et Thomas reviennent, ils ont trouvé un hôtel avec une vue splendide et un confort acceptable, pour un prix très bas. Encore un dernier effort, et c’est fini, la douche est proche. J’ouvre le robinet, et l’eau qui coule s’avère être très boueuse. C’est la même eau que celle des caniveaux de la ville… Pas de douche dans ces conditions. Tant pis, de toutes façons nous sommes attendus pour le dîner. Ici, tous les pensionnaires dînent à la même table et le cuisinier sert différents plats à volonté ! Nous faisons connaissance avec les Coréens et les Japonais assis à notre table, tout en profitant du festin.
Point de répit pour la digestion de ce repas gargantuesque, nous partons nous promener. C’est l’occasion de voir les festivités en l’honneur d’un chef spirituel, et d’acheter de l’eau potable. Marcher dans cette ville est intéressant, mais pas de tout repos car toutes les rues présentent une pente de 10% ! Nous regardons enfin les étoiles depuis le toit de notre hôtel, avant de nous coucher pour une nuit bien méritée.
Fort Baltit à Karimabad
Dix-huitième jour : une journée de répit dans la vallée de Hunza, à Karimabad.
Après les efforts des jours précédents et plus particulièrement ceux de la veille, une journée de récupération s’impose. La journée commence en fait en fin de matinée. Je décide d’aller à la poste pour envoyer quelques cartes postales. Celle-ci est tout en haut du village, ce qui représente une demi heure de marche et 200 m de dénivelé dans chaque sens. Je demande mon chemin à un villageois qui me propose de m’accompagner. Nous discutons en route de nos pays respectifs et de l’Aga Kan. C’est le chef spirituel des Ismaéliens, un courant de l’Islam auquel adhèrent presque tous les Pakistanais de cette région. Il vit à Paris, ce qui nous rend très populaires dans le coin. Comme son apparence vestimentaire ne le montre pas, mon compagnon de marche est un militaire de carrière originaire d’Hunza. Il a beaucoup voyagé dans ce cadre et il souhaiterait désormais faire du tourisme en France. Mais le prix du billet est un obstacle infranchissable.
La ville de Karimabad ressemble plutôt à un grand village. La vie y est paisible. Vivre sur les flancs d’un 7 000 m, en face d’un autre 7 000 m (le Rakaposhi, 7 788 m, 27e sommet le plus haut du monde), cela doit être source de sérénité. La ville est parcourue par des ruisseaux issus des glaciers. Ces ruisseaux sont bordés de verdure et on peut y voir des oiseaux jaunes et noirs coiffés d’une longue crète. Ils évoquent certaines représentations du Phœnix que l’on voyait sur les tapis de Kachgar.
Nous déjeunons ensuite sur la terrasse d’un restaurant près de notre hôtel. En chemin, nous croisons les Norvégiens qui arrivent de Passu. Dans la vallée de Hunza, l’abricotier est omniprésent. Le menu du restaurant n’échappe pas à la règle. Thibaud et Thomas se lancent dans la soupe d’abricot en guise d’entrée. J’opte pour un jus d’abricot frais. L’attente est longue. Pendant ce temps, nous remarquons l’arrivée d’un couple d’Américains. Ils ont le même guide que nous et leur accent ne trompe pas. Nous commençons à lier conversation, ils sont très intrigués à l’idée de rencontrer des patineurs à Karimabad. Mais ils ajoutent qu’au Pakistan, on ne s’étonne plus de rien.
Je commence à avoir très soif. La soupe et mon jus arrivent enfin. Le jus a l’air excellent, mais il y a de la glace pilée dedans. D’où un cruel dilemme : vais-je leur rendre le jus tant attendu et si appétissant en leur disant que je ne voulais pas de glace pilée car je n’ai pas confiance dans la qualité de l’eau de la glace ? Ou dois-je me laisser aller à savourer le précieux jus qui me met l’eau à la bouche ? Je demande à l’Américain son avis. Il me dit que cela ne vaut pas le coup de prendre le risque. Je m’apprête à renoncer, mais je trempe tout de même mes lèvres dans mon verre. C’est un délice, je ne peux résister. J’ai eu si soif hier, j’ai si soif maintenant. Et voilà que je succombe. Jamais je n’ai autant savouré un jus de fruit. Aussi haut que sera le prix à payer pour cette imprudence, je n’aurai aucun regret !
L’Américain est professeur en pédiatrie, il détient également une maîtrise de lettres classiques françaises. Il a vécu plusieurs années en France et parle encore bien français. Il a aussi beaucoup voyagé. Quand il était plus jeune il a effectué nombre de voyages en vélos. En sortant du restaurant, Thibaud et Thomas prennent à gauche, dans le sens de la montée. Ils veulent monter au Fort Baltit, dont l’architecture est inspirée du Potala de Lhassa. J’ai encore assez mal des suites de ma chute de la veille et je me sens très fatigué. Je préfère donc paresser sur la terrasse de l’hôtel, qui offre une vue époustouflante sur l’immense Rakaposhi. Après la sieste, j’entreprends de passer l’après midi sur Internet. Il y a en effet un cybercafé à Karimabad.
Je vais lire les messages d’encouragement sur le blog, puis je fais un tour sur ma messagerie. J’apprends alors l’ampleur des évènements qui agitent le Pakistan. Nous sommes en plein siège de la Mosquée rouge d’Islamabad, Al Qaeda appelle à la révolution islamique, les attentats sont nombreux. Plusieurs mails m’invitent à prendre immédiatement contact avec le consul de l’ambassade de France au Pakistan. Je me rends de ce pas au téléphone public le plus proche. Je l’appelle et il m’explique la situation. Pour l’instant, nous ne courons pas de danger là où nous sommes. En revanche, la situation peut se dégrader et nous serons dans moins d’une semaine dans les zones agitées. Il faut donc se tenir informé et éviter de se faire trop remarquer en tant qu’étrangers lors du voyage vers Islamabad.
Le propriétaire du service de téléphones commence ensuite à me demander d’où je viens. Il m’a demandé si c’était bien moi qu’il avait vu arriver hier avec des chaussures qui roulaient, si j’allais mieux qu’hier. Il voudrait aussi savoir si j’ai des origines pakistanaises ou afghanes, car je ne ressemble pas à un Français. Sur ce, débarque dans la pièce Muhammad Taqi, le nouveau guide pakistanais des Norvégiens. Il se mêle à la conversation et notre hôte s’en va acheter des jus de mangue glacés et des biscuits pour plus de convivialité. Ils me parlent de la tolérance religieuse, des caricatures de Mahomet, de la folie des intégristes qui agitent le pays dans leur seul intérêt. Muhammad a fait des études avancées d’arabe en Iran et il est professeur à l’université de Karachi. Il compte venir en France un jour ou l’autre.
Après cet échange enrichissant, je redescends au cybercafé. Il n’y a plus d’ordinateur de disponible, mais le gérant me laisse son poste à l’entrée. Je commence à mettre à jour mon blog et à charger quelques photos. Les clients qui entrent, pakistanais ou non, me prennent tous pour le gérant ! Je les renseigne en anglais ou les renvoie vers le gérant, pour leur plus grande surprise. Je commence à avoir l’habitude d’être pris pour un autochtone, et ce n’est pas pour me déplaire de me fondre aussi facilement dans le décor.
C’est en passant un peu de temps au cybercafé que l’on réalise qu’il y a d’autres touristes à Karimabad : les Norvégiens, un couple canadien et des Français. Tous s’inquiètent des évènements de la Mosquée rouge et s’informent quant à la conduite à tenir auprès du site de leur ambassade. Nous évoquons la situation le soir après le dîner avec le gérant de l’hôtel.
C’est un personnage fort intéressant. Agé probablement de plus de 60 ans, il gère son hôtel quasiment seul (deux employés il me semble) et investit. Il augmente sa capacité d’accueil d’une part, monte un cybercafé d’autre part. Pourtant, il n’y a quasiment plus de touristes depuis le 11 septembre 2001. Personne ne vient ici entre le milieu de l’automne et le milieu du printemps. Ce Monsieur a néanmoins confiance dans son investissement, il anticipe une reprise du tourisme.

Après qu’il nous a laissés un petit moment pour faire sa prière, nous avons une nouvelle conversation. D’après lui, les Pakistanais des territoires du nord (là où nous sommes) sont tous aussi accueillants et tolérants qu’ils le sont ici. Si le pays a si mauvaise réputation, c’est à cause d’une poignée d’intégristes qui disent agir pour le prophète alors qu’ils trahissent en réalité l’Islam. Il nous dit de nous en méfier, de ne pas aller au delà de Gilgit (dans les régions du Kohistan et du Baloutchistan). Ces gens sont des « monkeys ».
Je termine la soirée sur la terrasse de l’hôtel, sous une belle nuit étoilée. Je fais connaissance avec deux Singapouriens et un Malaisien. Ils sont apparemment des patineurs confirmés, et avaient déjà imaginé un voyage en roller en Australie. Face aux problèmes de portage des bagages et de maîtrise des descentes, ils ont renoncé. Alors quelle ne fut pas leur surprise quand ils on vu deux « skatedrivers » avec un cycliste il y a une semaine sur la KKH du Xinjiang ! Leur voyage de quatre mois va les amener en France où nous nous reverrons.
Dix-neuvième jour : « Qu'importe chemin douloureux à qui trouve logis accueillant ! »
Après un jour de repos et avec une étape de 100 km en perspective, un réveil de très bonne heure est de mise. Etant donné qu’il nous a fallu plus de dix heures pour venir à bout d’une petite soixantaine de kilomètres au prix d’efforts considérables, nous avons quelques appréhensions quant à la faisabilité de cette étape. Nous quittons Karimabad à 7 h 00 précises. Nous enchaînons avec vélocité les lacets qui nous conduisent dans la vallée de Hunza. De retour sur la KKH, les premières montées sont dures. Nous franchissons un premier petit col sur une route à flanc de falaise, plusieurs centaines de mètres au dessus du torrent.
La vue sur le Rakaposhi est grandiose. La grandeur de cette montagne de 7 788 m qui semble sortir de derrière la route est presque intolérable tant on se sent petit à son pied. Tout le paysage est démesure, comme l’est l’effort que nous nous imposons. Les pentes sont raides, les revêtements médiocres, voire abominables, la charge est lourde. Chaque montée représente à elle seule un défi, un dur labeur à accomplir sous un soleil brûlant. Les mètres se valident un à un. La caisse veut tomber d’un coté ou de l’autre, il faut se faire violence pour la maintenir. Dès qu’un patin se plante dans un nid de poule, la chute est proche, l’arrêt brutal ; il faut se relancer une nouvelle fois jusqu’au prochain trou, jusqu’au prochain banc de sable. Et le schéma de la KKH n’a pas changé : on ne patine pas en descente, le plat n’existe pas ici, donc on ne patine qu’en montée.
Rakaposhi, 7 788 m
Les gorges dans lesquelles nous roulons en milieu de journée sont particulièrement sujettes aux glissements de terrain et il faut sans cesse s’arrêter pour franchir une coulée de boue ou des cailloux tombés sur la route. Avec la fatigue, j’ai de moins en moins de forces pour pousser mon chargement dans la caillasse. Et ce qui devait arriver arrive. La caisse bascule, je n’arrive pas à la rééquilibrer, elle tombe et se brise. Nous arrivons à solidariser tous les éléments grâce aux tendeurs, mais si je l’ouvre je ne pourrai probablement plus la refermer.
Thomas « plante » également sa caisse, mais elle ne se casse pas. Le franchis-sement de ces glissements de terrain est très fréquent sur la KKH pakistanaise.
Après des kilomètres d’attente pour trouver de l’ombre et de la fraîcheur, nous nous arrêtons pour le déjeuner. Nous avons faim pour un Parmentier de carottes au bœuf. Nous en avons un lyophilisé. Il nous manque de l’eau bouillante. Enfin non, le soleil s’est chargé du travail. L’eau des gourdes et assez chaude pour préparer le repas ! Après une sieste à l’ombre, il faut rechausser les patins et repartir. La route est longue, l’air devient lourd et humide. Impossible de se rafraîchir, les réserves en eau diminuent. Je rêve du prochain mango juice glacé. On est encore en plein désert. Il faut tenir. Encore une côte, encore un banc de sable, enfin une descente.
Huit heures après avoir quitté Karimabad, nous sommes encore loin du but. Les pauses se font de plus en plus fréquentes, mais à chacune d’elle je dois me rationner un peu plus en eau. Soudain, la chance nous sourit. Une cascade d’eau claire est détournée dans une rigole aménagée. Nous ne résistons pas au plaisir de plonger la tête dans l’eau claire, fraîche, brassée par la cascade… Et une deuxième fois pour la route. Alors que nous nous apprêtons à repartir, une voiture s’arrête et nous lions conversation avec ses occupants. Il s’agit de Pakistanais d’une trentaine d’années, désirant savoir d’où nous venons comme ça, et où nous allons. Ils parlent relativement bien anglais et l’un d’eux, Ali Nawab, étudie la littérature anglaise. Il habite à Danyore, un village proche de Gilgit. Il nous propose l’hospitalité. Nous ne pouvons accepter sur le moment, mais nous prenons son numéro au cas où.
Nous repartons. En bas d’une longue montée, je vois Thibaud accélérer pour se mettre au niveau d’un camion pakistanais qui n’avance guère plus vite que lui. Il s’accroche momentanément, ce qui semble ne pas déplaire au conducteur qui y voit sûrement un nouveau jeu. Dans mon cas je m’arrête car il y a enfin un vendeur de boissons fraîches sur le bord de la route. Thomas et moi sirotons deux jus de mangue glacés. Je vide un litre d’eau minérale qui sort du frigidaire alimenté sur groupe électrogène. Nous renouvelons une partie du stock d’eau et rejoignons Thibaud qui nous attend en haut de la montée.
Toujours garder la tête froide.
Les kilomètres s’enchaînent doucement au fil d’une succession de petits cols de moins en moins hauts. Les Américains rencontrés hier s’arrêtent sur la route pour nous saluer et voir de leurs yeux la réalité de notre entreprise. Lors d’une longue descente, de jeunes Pakistanais nous suivent en voiture caméra à la main. Ils profitent de notre pause pour se faire prendre en photo à nos côtés. Le soleil a bien baissé, il est bientôt au niveau des cimes. Cela fait plus de douze heures que nous sommes partis. Je m’efforce de m’alimenter à chaque pause pour ne pas tomber à nouveau en hypoglycémie. Nous roulons chacun à notre rythme. Arrivé à un certain niveau de fatigue, il devient préférable de se retrouver seul avec soi même, ce qui n’empêche pas de s’attendre de temps en temps.
C’est donc seul que j’arrive au milieu d’une grande montée entre deux dunes de sable. Le vent a recouvert la route de sable fin sur environ 500 m. Commence donc une pénible marche. La roue du skatedrive s’enfonce dans le sable sous le poids du chargement, les patins s’enfoncent jusqu’au roulement. Un camion arrive derrière. Il a beau ralentir, il m’envoie une tempête de sable qui me complique encore un peu plus la tâche. Arrivé en haut, je retrouve Thibaud et nous regardons Thomas lutter contre le sable. Enfin une grande descente. Elle n’a malheureusement rien d’agréable. Le revêtement est en effet abominable. Avec la vitesse, les vibrations s’intensifient et là c’est un calvaire pour les pieds déjà très usés par ces jours passés dans les rollers. En ne roulant que sur un pied avec changement de pied toutes les quelques secondes, la douleur est moindre.
">

Le coucher de soleil approche. La roche prend une couleur dorée tandis que les sommets enneigés prennent une teinte orangée. L’espace d’une demi-heure, j’oublie la fatigue, les courbatures, l’envie d’être arrivé. Je retrouve le plaisir de rouler, d’être seul dans ce cadre grandiose. La montagne est si belle le soir que je sens que je pourrais y patiner encore des heures sans la moindre lassitude. La route monte et descend, mais je ne sens même plus les montées. Je patine automatiquement, bercé par le paysage. Un peu de musique classique s’impose ! La symphonie pastorale de Beethoven a dû être composée pour que je l’écoute ici, dans cette situation. L’immensité de ces montagnes, la folie du torrent qui coule en pas, la fluidité retrouvée de mon patinage, l’adrénaline qui me monte à la tête à chaque descente… tout s’accorde parfaitement avec cette grande symphonie ! On dirait que la nature et chacun de mes sens se sont associés harmonieusement pour m’offrir cet état d’euphorie, ce spectacle complet qui récompense généreusement tous les efforts consentis.
Nous arrivons dans un village où nous nous attendons. La nuit étant sur le point de nous plonger dans l’obscurité, il est important de vite se repérer sur la carte et prendre une décision. Des Pakistanais nous aident à nous repérer, il s’avère que nous ne sommes qu’à quelques kilomètres de notre destination. Ces kilomètres n’en finissent pourtant pas, je perds patience. Le skatedrive de Thomas émet un bruit inquiétant, comme si la roue allait se bloquer net. Il faut arriver. Enfin la ville de Danyore, après le carrefour de la route de Gilgit. Nous décidons de contacter Ali Nawab. Le premier individu à qui nous nous adressons s’avère être l’un de ses cousins. Il nous indique la route. Nous arrivons au milieu de cette ville. Thibaud téléphone à Ali. Ce dernier vient nous chercher à ce carrefour.
Une foule se constitue doucement autour de notre équipée si improbable. On nous regarde, on parle de nous, on veut manipuler le skatedrive, on veut tout savoir sur nous. Adultes, enfants, militaires, commerçants, voitures, mobylettes, vaches, moutons, poules, tout le monde s’agite dans un chaos total sous un tonnerre de klaxons. Après douze heures de raid, cette agitation devient insupportable. Thibaud suggère de se disperser un peu pour éparpiller naturellement la foule, mais le résultat de la manœuvre n’est pas évident… Ces gens là sont tellement accueillants et contents de nous voir qu’il faut quand même leur rendre un peu de leur générosité verbale. Malgré l’envie de taper un sprint pour s’évader de cette ville oppressante… Je réponds à toutes ces questions qui affluent. Je me surprends alors à discuter de courbes d’indifférence du consommateur, d’utilité marginale et de maximisation de l’utilité avec un Pakistanais étudiant en microéconomie.
Ali arrive enfin avec sa voiture. J’ai un mauvais pressentiment. Il disait habiter tout près, il a mis vingt minutes à venir en voiture. Il nous dit de le suivre, mais il semble oublier que nous sommes en rollers, avec 25 kilos devant nous, et une journée d’efforts dans les jambes… Nous le suivons tant bien que mal. Il fait nuit, nous roulons dans des petites ruelles sans voir d’éventuels trous dans la route. Cela n’en finit pas alors que nous étions supposés être à deux pas de chez lui ! Le coup de grâce est peut être cette pente à 15 % détrempée par une canalisation d’eau détournée. Je me demande comment j’ai pu en venir à bout sans chute. Dans la descente, je réalise à la dernière seconde qu’il y a une portion sans revêtement.
Je suis à la limite de craquer, de m’arrêter et de hurler mon énervement. Pourtant Ali n’a qu’une seule idée en tête : nous faire profiter de sa maison. Je me calme et je continue. Nous pénétrons alors de la manière la plus inattendue qui soit dans une allée aux flambeaux. Des bougies sont en effet déposées de chaque côté de la route. C’est certes féerique, mais insuffisant pour me calmer. Nous sommes sortis de la ville et roulons en pleine campagne. La voiture s’arrête enfin. Il y a encore 400 m à parcourir sur un petit chemin de cailloux, relativement en pente. Nous faisons des allers retours pour porter patins et skatedrives. Encore un dernier effort est nécessaire pour acheminer le tout à l’intérieur de la maison.
Nous entrons pour la première fois du voyage dans la maison d’un Pakistanais. Ce qui frappe à première vue, c’est l’absence de mobilier. Les pièces sont quasiment vides. Le sol est recouvert de grands tapis. Des coussins sont disposés le long des murs pour s’asseoir. Nous croisons le frère d’Ali, puis son père, ainsi que plusieurs de ses neveux. Ali, pourtant fier de nous présenter sa famille, ne nous fait pas rencontrer sa mère, son épouse et ses sœurs. Hommes et femmes vivent dans des pièces séparées et des invités masculins (une femme n’aurait d’ailleurs pas été invitée) n’ont pas à rencontrer les femmes de la maison.
Ali nous propose de nous faire cuisiner un repas. Etant donné que nous avons très faim et qu’il nous reste plus de pâtes que prévu, nous suggérons de cuisiner nous mêmes des pâtes. Comme il n’est pas concevable que nous allions dans la cuisine, réservée aux femmes, il nous apporte un réchaud à gaz et une grande casserole. Cela ne fonctionne pas, la casserole tombe si on la lâche. Ali suggère que son frère prépare nos pâtes, mais il ne sait pas comment s’y prendre car il n’a jamais eu à cuisiner auparavant. Nous cherchons une solution pendant près d’un quart d’heure. Finalement, nous expliquons au frère le mode de cuisson des pâtes, et ce dernier s’en va l’expliquer à une des femmes de la maison. Vingt minutes plus tard, les pâtes arrivent, suivies de nans et de légumes préparés pour nous.
Nous nous couchons enfin, après 22 h 00, épuisés. J’ai enfin le bonheur de m’endormir en me disant : « ça y est, I have skated the Karakorum Highway ! ».
> Lire la suite du carnet de bord : après le raid, le voyage et les quelques jours de tourisme à Skardu. Du vingtième au vingt-deuxième jour.
> Revenir au sommaire du Carnet de bord


0 commentaires:
Enregistrer un commentaire