Nous devons vite affronter une dure réalité. Malgré de multiples essais, je ne peux plus monter mon chargement sur le skatedrive à cause des dégâts subis par la caisse la veille. Le panneau avant est brisé, tout comme une partie du fond. Elle se démonte toute seule aussitôt que je la charge. Quant au skatedrive de Thomas, la roue se bloque net. Il la démonte et réalise que le roulement à bille est détruit : il ne reste plus que quelques billes. Il s’avère aussi impossible de fixer la caisse du skatedrive de Thomas sur mon skatedrive. Par ailleurs, nous apprenons du père d’Ali que la route de Skardu est beaucoup plus étroite que la KKH. Les camions ont tout juste la place de passer. Beaucoup tombent dans le précipice chaque année. Comme toutes les routes secondaires, cette route est peu entretenue donc très détériorée par les glissements de terrain. Pour toutes ces raisons, Thomas et moi nous résignons à nous rendre à Skardu en bus. Thibaud décide de se lancer seul en vélo sur cette route. Nous devrions nous retrouver à Skardu dans deux jours.
Ali se propose de nous conduire, Thomas et moi, à la gare routière de Gilgit et de nous aider à prendre le bon bus au tarif le plus avantageux. La voiture ne démarrant pas, nous attendons une heure le taxi. Ali nous trouve un billet pour Skardu à 200 Roupies, soit 2,5 € pour un voyage censé durer six heures. Nous attendons deux heures à la gare avant le départ. Puis nous prenons place dans le véhicule, à l’avant. Avec nos standards, la camionnette qui va nous transporter serait équipée de deux banquettes de trois personnes chacune, ce qui lui permettrait d’embarquer huit personnes dans des conditions de confort normales. Celui-ci est aménagé de trois banquettes, laissant peu de places pour les jambes. Les banquettes se remplissent, il y a quatre passagers sur chacune. Et quatre passagers à l’avant soit seize passagers au total.
On nous explique alors gentiment que nos places à 200 Roupies sont à l’arrière, où il y a encore moins de place. Je demande alors à voyager sur le toit comme le font beaucoup de gens, mais on me répond que c’est trop dangereux pour les étrangers car ils ne savent pas quand baisser la tête. Je prends place avec Thomas tout au fond. Entre notre siège et celui de devant, il n’y a que la distance entre le coude et le poignet. Il faut lever les genoux ou mettre les jambes de travers. On est de plus serré comme du bétail et la route est très mauvaise. Une seule pause en six heures. C’est peut-être la journée du voyage la plus douloureuse pour les jambes ! Peut être la journée la plus dangereuse, aussi. Nous remettons en effet nos vies dans les mains d’un conducteur pour qui la vie ne semble pas avoir un prix très élevé. La route est étroite, à flanc de précipice, et les camions arrivent très vite dans l’autre sens.
Nous arrivons finalement de nuit à Skardu après avoir longé longtemps l’Indus. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a un an, j’étais déjà au bord de ce fleuve à quelques centaines de kilomètres de là. Mais de l’autre côté de la ligne de contrôle, c’est à dire en Inde. Nous nous installons dans un hôtel cher et inconfortable. Thibaud doit dormir sous sa tente quelque part sur la route que nous venons de faire.
Vingt-et-unième jour : quitter un endroit inaccessible.
La priorité du jour est de nous assurer que nous serons rentrés à Islamabad au moins vingt-quatre heures avant le départ de notre avion. Ce matin, la KKH était encore bloquée par un glissement de terrain. Le retour par la route à Islamabad est impossible. Il reste la voie des airs : Pakistan International Airlines, compagnie inscrite sur la liste noire de l’Union Européenne, est censée assurer un vol quotidien. Comme c’était le cas l’an dernier au Ladakh, la liaison n’est en fait possible que par météo favorable. La piste est en effet au milieu des montagnes, elle est courte, l’aéroport ne dispose pas d’instruments d’aide à la navigation. Cela fait quatre jours que l’avion ne s’est pas posé à Skardu. Nous prenons tout de même des billets en espérant pouvoir partir après demain.
Après un changement d’hôtel, nous réfléchissons aux activités des prochains jours. Skardu est une des dernières villes avant les grands sommets du Karakorum que sont le K2 (pour Karakorum 2, 8611 m, 2e sommet de la planète), le Broad Peak (ou K3, Karakorum 3, 8047 m), les Gasherbrums (le Gasherbrum 1 et le Gasherbrum 2 culminent à plus de 8 000 m), le Masherbrum etc. C’est d’ici que partent les expéditions pour les camps de base. Nous n’avons cependant pas le temps ni les moyens de faire un trek de montée au camp de base. Nous décidons de partir pour l’après midi au lac de Satpura, un lac de montagne situé à une dizaine de kilomètres de Skardu.
Nous partons en jeep avec notre guide de l’Indus Motel. La route est bloquée, il faut attendre une demi-heure. Nous descendons au bord du torrent. Le paysage qui s’offre à nous est le cliché du torrent dans la montagne : la vallée est encaissée, boisée de pins, et au milieu bouillonne ce torrent d’eau claire. Sur le bord, l’eau est moins agitée et révèle toute sa pureté. Sur les berges des galets poussent quelques bosquets de lavande. Nous reprenons enfin la route en direction du lac. C’est un lac superbe, bleu turquoise. Il sert de réserve d’eau potable pour toute la région. C’est pour cela qu’il est interdit de s’y baigner. Nous marchons un peu autour du lac, puis notre guide nous emmène au prochain endroit prévu.
Il nous laisse au départ d’un chemin qui mène à un pont au dessus du torrent. A la recherche d’une paroi rocheuse sur laquelle est sculptée un Bouddha du neuvième siècle, nous nous perdons un peu et atterrissons dans des champs d’abricotiers. Difficile de ne pas en goûter quelques uns sur le point de tomber. Ils sont plus petits que les abricots français mais bien plus goûteux et sucrés, plus juteux aussi. Les autochtones les utilisent pour faire du jus, de la soupe ou d’autres plats dans lesquels la présence d’abricots nous paraît insolite. La plupart de la récolte est séchée et vendue. Nous trouvons enfin la grande stèle sur laquelle est gravée une des plus anciennes représentations du Bouddha. Le Baltistan, la région où nous sommes, est l’un des berceaux du bouddhisme. C’est depuis ce lieu qu’il a gagné le Tibet. La langue locale, le baltit, est d’ailleurs proche du tibétain et de la langue utilisée par les moines bouddhistes tibétains du Ladakh.
Nous regagnons l’hôtel en milieu d’après-midi. Au réveil de la sieste, nous retrouvons Thibaud qui vient d’arriver à Skardu. Il a roulé toute la journée d’hier. Mais alors qu’il roulait ce matin vers Skardu, un sympathique camionneur pakistanais a insisté pour le prendre en stop jusqu’à Skardu. Après avoir discuté des dernières quarante-huit heures, nous préparons notre journée de demain. J’ai repéré sur une carte précise un glacier qu’il serait intéressant d’atteindre. Il est sur le flanc d’un 6 000 m et le bas du glacier devrait se trouver à environ 3500 m. La piste nous permet de monter en jeep à 2 100 m, au village d’Alchori. Le guide dit qu’il n’a encore jamais vu personne aller là bas, mais que ce doit être possible. Nous préparons nos sacs en emmenant de quoi bivouaquer en montagne et descendons pour le dîner.
Nous dînons en compagnie de trois de nos compatriotes. Ils attendent le reste de leur groupe d’alpinistes pour partir pour une longue expédition d’ascension du Gasherbrum 2. L’occasion pour nous d’en apprendre un peu plus sur l’alpinisme et la haute montagne. Au hasard de la conversation, il apparaît qu’ils étaient aussi bloqués par les intempéries l’an dernier à Leh, au Ladakh, au même moment que nous.
Vingt-deuxième jour : « river crossing » dans les hauteurs d’Alchori
Le départ pour Alchori est donné de très bonne heure. Deux heures de jeep sont nécessaires pour faire 45 km. Arrivé au village, le chauffeur nous laisse au milieu d’une foule d’enfants et de curieux de tous âges. Thibaud a hâte de trouver la solitude de la montagne, donc nous marchons d’un bon pas à travers les alpages en direction du glacier que nous apercevons. Un nuage d’enfants nous accompagne et agacent nos tympans à coups répétés de « Hello Mister ! What’s your name ? Give me pen ! Give me pen ! ». L’herbe disparaît progressivement pour laisser place à la caillasse. Nous remontons un torrent déchaîné qui vient du glacier.
La gorge est de plus en plus encaissée, et l’espace sur lequel nous marchons, entre le torrent et la paroi rocheuse, se rétrécit jusqu’à disparaître complètement. Le bord du torrent n’est autre qu’une paroi verticale. Le torrent est trop large, profond et tumultueux pour penser le traverser. La seule solution est de rebrousser chemin jusqu’à trouver un endroit propice à la traversée. Cela a l’air de faire beaucoup rire les gamins qui se font de plus en plus agaçants : « Hello Mister ! What’s your name ? Give me pen ! Give me pen !». Un de leurs aînés nous dit de ne pas faire attention et nous demande si nous voulons l’embaucher comme guide pour notre marche. Nous refusons malgré l’humiliation de chercher sans succès un endroit pour traverser le torrent.
Des pierres émergentes permettent enfin de passer en prenant appui successivement sur chacune. Mais impossible de sauter et de faire des acrobaties avec des sacs de dix kilos. Thomas, le plus grand de nous trois arrive tout de même à passer en portant les sacs, en se mouillant jusqu’à la taille. Arrivés de l’autre côté, nous réalisons que les enfants nous ont volé deux paires de lunettes. Etant données la gentillesse et l’honnêteté des Pakistanais, nous n’étions pas sur nos gardes. Mais ce sont des enfants. Un aîné part à leur poursuite et retrouve finalement une paire de lunettes. Il nous présente ses excuses et promet que le gamin sera très sévèrement puni… Il manque néanmoins la paire de lunettes Thibaud et nombre de barres de céréales.
Le torrent s’annonce être un obstacle de taille, et nous ne connaissons pas l’endroit. Le ciel est gris, et la pluie ferait monter très vite le niveau du torrent. Un villageois nous a d’ailleurs mis en garde : l’eau monte en milieu de journée car le glacier fond plus vite, et ce n’est pas parce que nous sommes passés à l’aller que nous passerons au retour. Après un petit débat, nous prenons la décision de continuer en prenant garde à la hauteur d’eau. Nous commençons à négocier pour obtenir les services d’un guide. Le supposé guide ne connaît en fait pas les lieux tellement mieux que nous. Donc nous continuons seuls. Enfin seuls.
Après une heure de marche sur la même rive, nous nous retrouvons dans l’obligation de tenter une nouvelle traversée. Cela s’annonce encore plus ardu. Il n’y a que une ou deux pierres sur lesquelles poser le pied. La profondeur et la force du courant sont trop importantes pour rester debout si on tombe des pierres. Il ne faut pas non plus oublier que nous portons une banane dans laquelle sont rangés tout notre argent, notre passeport, et notre billet d’avion de retour déjà très abîmé. Sans parler de l’appareil photo. Bref, il ne faut pas tomber.
Pour voir si le jeu en vaut la chandelle, je pars en éclaireur. Je retire donc mon sac et mes vêtements et essaie de franchir le torrent. J’accède sans difficulté à un tas de cailloux au milieu du torrent. L’autre rive est à cinq ou six mètres devant moi, à un mètre au dessus du lit du cours d’eau. Le courant bouillonne, un ou deux cailloux émergent. Pas de place pour le doute, il faut se lancer et ne pas avoir à poser le pied au milieu. J’ai une appréhension car le courant est fort, je rate mon saut. Je reste cloué sur mon caillou, les pieds dans l’eau. Elle est si froide (proche de 0°C) qu’elle mord la peau. Je me lance finalement, et cela passe de justesse. Je regarde à quoi ressemble la suite du parcours. Elle a l’air praticable, il y a une grande moraine à escalader.
Thomas arrive à faire passer les sacs. Thibaud traverse à son tour et nous partons à l’attaque de la moraine. Le torrent semble se calmer, il fait beau, donc nous reprenons espoir. La moraine passée, nous redescendons vers le torrent. Il est bientôt midi et nous trouvons un petit balcon d’herbe au dessus du torrent. L’endroit idéal pour casser la croûte et faire une sieste.
Au réveil, je réalise que nous nous sommes arrêtés à un endroit où il n’est plus possible de continuer sur la même rive. Nous avons beau chercher pendant plus de vingt minutes, nous ne pouvons pas traverser le torrent ici. Quand bien même nous pourrions traverser à un kilomètre en aval, la rive d’en face ne serait guère plus praticable à un certain endroit. Il faut donc rebrousser chemin. Il est dur de se faire à l’idée de rentrer à Skardu, en repassant devant les villageois. Mais que ferions nous toute l’après-midi ici ? Ces gorges sont une prison, il n’y a nulle part d’autre où aller.
Nous descendons relativement rapidement. Le dernier endroit où il a fallu franchir la rivière était redoutable, et l’eau a dû monter. Nous continuons sur la rive en espérant trouver un meilleur endroit en aval. Après une demi-heure de tentatives infructueuses toujours plus en aval, nous n’avons plus qu’à remonter au point que nous redoutions tout à l’heure. L’eau a en effet monté, mais nous n’avons plus le choix. Il faut passer. C’est très juste, je m’y prends à plusieurs fois pour vaincre mes appréhensions, mais ça passe !

Ce n’est qu’en fin d’après-midi que nous atteignons Alchori. Nous marchons sur la piste en espérant pouvoir rentrer en stop pour ne pas avoir à dormir sur place. Des villageois viennent à notre rencontre. L’un d’eux nous demande ce qui nous ferait plaisir. J’explique que tous ces abricots sur les arbres nous font très envie mais que nous n’osons pas les cueillir car ils ne nous appartiennent pas. L’homme revient peu de temps après avec un plat d’abricots qu’il a cueillis pour nous. La nuit approche, il nous propose de nous inviter chez lui. Nous préférons rentrer à l’hôtel à Skardu et il nous aide à nous entendre sur un prix avec un chauffeur. Nous regagnons l’hôtel après deux heures de piste et de routes de montagne en pleine nuit. Avec de la pop pakistanaise en fond sonore.
Qui a l’air le plus pakistanais ?
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