Sujet: Nouvelles de Shiraz
Date: Fri, 3 Jul 2009 15:11:22 +0200
Shab Bekheyr (Bonsoir),
Je suis arrivé à Shiraz deux jours plus tôt que prévu. Shiraz est une des grandes villes de l'Iran, et elle se situe près du site de Persépolis que j'ai visité ce matin en compagnie de deux touristes belges déjà rencontrés à Ispahan.
Je reviens d'un périple particulièrement aventureux dans les montagnes Zagros. Si l'Iran n'est pas très touristique, ces montagnes ne le sont pas du tout. En effet, entre la petite station de ski de Chelgerd (2 téléskis, à
JOUR 1 - Etape 1 : Chelgerd - Farsan
C'est donc à Chelgerd que je commence mon périple à roller, et ce, par une petite mésaventure. J’étais le seul pensionnaire d'un nouvel hôtel de taille démesurée pour un si petit village perdu dans cette province de Bactrianne où les Iraniens d'Esfahan viennent skier l'hiver. La réception était assurée par un jeune de 20-25 ans. Je lui avais dit la veille que je souhaitais partir à 5h30 du matin (même à

Téléskis de Chelgerd
Indépendament de cette première mésaventure, le raid commence par une autre frayeur. A peine
Heureusement, mon skatedrive est parfaitement équilibré et je passe les montées plutôt facilement. Les sommets enneigés et les alpages sont superbes, la chaleur supportable (30-32 degrés). La route est excellente et peu fréquentée. Pendant les 30 premiers kilomètres, je savoure donc le plaisir de patiner dans une vallée perdue d'Iran.

Premiers kilomètres en skatedrive après Chelgerd
N'ayant pas emmené de matériel de camping pour ne pas avoir à le porter, et aussi pour me contraindre à trouver d'autres solutions moins dangereuses pour un voyageur seul, je suis parti de Chelgerd en pensant trouver des mosaferkanehs non mentionnés dans le guide, ou bien une invitation chez l'habitant, et au pire une nuit à la belle étoile. Mais je me suis alors vu plus aventurier que je ne le suis ! Car je commence dès maintenant à avoir des appréhensions liées à cette incapacité de savoir où dormir quand la nuit viendra.
La chaleur se fait de plus en plus forte. Le trafic s'intensifie. Je reçois en moyenne 3 salves de 4 coups de klaxons par minute (c'est l'usage ici quand on double, et j'ai droit à quelques coups en plus pour m'encourager). A chaque fois, je suis asphyxié par les gaz d'échappement. De plus, je bois plus d'un litre par heure, ce qui n'étanche pas ma soif, loin de là. Car la sécheresse est au moins aussi terrible que la chaleur. Sur ce, j'arrive dans des villages qui sont sales, poussiéreux et pleins d'obstacles pour mes rollers. Je suis véritablement sonné par le cocktail « klaxons - camions - chaleur - gorge asséchée - poussière – asphyxie ». Le moral baisse à grande vitesse, et je me demande où je vais dormir. Je pense à retourner à Esfahan, à modifier mes projets, voire à rentrer plus tôt en France.
J'arrive sur ces pensées à Farsan vers 11h30, après

Chez mon hôte Cyrus
JOUR 1 - Etape 2 : Sahr Kohn - Mesen
A 17h, je suis donc à nouveau sur les rollers pour la 2e partie de mon étape. La route est vraiment tranquille et les paysages sont grandioses. Plaines désertiques, montagnes rocailleuses aux allures de Ventoux, champs de blé, et rizières en terrasses se succèdent. Cette diversité est vraiment surprenante et pousse à multiplier les pauses photos ! L'effort est cependant extrêmement dur. La route ne fait que monter, la pente oscillant entre 3 et 15 % ! Je sue à grosses gouttes, je vide mes bidons les uns après les autres et commence à me rationner en eau. Je dois m'arrêter tous les
Vers 19h30, la route commence enfin à descendre. Mais je n'ai fait qu'une petite quinzaine de kilomètres et le soleil commence à disparaître. Je vois un village au fond de la vallée. Je m’engouffre dans la descente en sentant la température augmenter au fur et à mesure que les kilomètres défilent. Après 10-
Je serre la main d'une trentaine de villageois, je réponds aux questions que je ne comprends pas par « France », « Zidane », « skate Zagros mountains », « Yes I am alone ». Sans oublier les réponses allant de soi ici : « Ahmadinejhad very good, Moussavi no good, Ayatollah Khamenei very good, Bush no good », aux questions « Ahmadinejhad ? Moussavi ? Ayatollah Khamenei ? George Bush ? ». Je tombe de sommeil, mais Darius et ses amis tiennent à m'emmener en voiture sur une route de montagne escarpée ou nous courons dans le fond d'une vallée pour aller à l'intérieur d'un gros rocher. Je tombe plusieurs fois en courant dans une pente rocailleuse malgré mes chaussures de trail, tandis que Darius, chaussé de ses sandales, dévale la pente avec facilité!
A 22h, nous sommes de retour pour prendre le thé, discuter, et commencer enfin le barbecue. A 23h, on m'offre un festin où je suis resservi de riz, poulet, galettes, légumes dès que mon assiette est à moitié vide. Heureusement, je commence à m'habituer à manger en position accroupie. A 0h30, je peux enfin m'endormir sous la moustiquaire qu'on m'a installée dans la cour. Il fait si chaud que je me frotte le torse et la nuque avec le bloc de glace qu'on m'a donné.
JOUR 2 - Etape 3 : Mesen - Lordegan

Rizières au début de la montée après Mesen
Je me lève à 5h30 et me prépare à partir pendant que Darius et sa famille dorment. Nous sommes à

Epicerie semblable à toutes celles où j'achetais de l'eau
Heureusement, la pente redevient vite moins raide, environ 5-10%. J'arrive à trouver un bon pas et à retransmettre de la poussée dans le skatedrive si bien que je m'arrête de moins en moins. Quant au paysage, je quitte les rizières en terrasses au fur et à mesure que je monte pour me retrouver entouré d'océans de blé avec des petits arbres émergeant comme des îlots. Les chardons bleus sont aussi magnifiques. Il y a par ailleurs peu de voitures, et elles sont contraintes de rouler doucement en raison des lacets et de la pente. Je rate plusieurs fois le rendez-vous avec Darius, qui me rejoint chaque fois sur la route pour fixer un nouveau rendez-vous.

Le minibus peine lui aussi dans la montée !
Vers 10h15, j'arrive au col où la petite route rejoint la grande. La police me demande mon passeport, puis me souhaite la bienvenue en Iran. Le fait que je sois en roller et skatedrive ne semble pas les intriguer. La grande route est si large que je patine sans gêner du tout les voitures. De plus, il s'agit d'une très longue descente me permettant de me laisser rouler sur le bord. Comme toujours, je dois être très vigilant à ne pas tomber quand viennent des trous ou des graviers, voir des dos d'ânes ou des ruptures de bitume.

Petite pause photo (j'allais dans l'autre sens !)
Je finis par arriver à Lordegan peu avant 11h00, soit après 40 minutes de descente bien méritée au cours de laquelle j'ai pu sentir la température monter progressivement. Lordegan est peuplée de Lors et de Bactrians, que je ne différencie pas aisément. Je ne retrouve pas Darius, et il ne m'a pas laissé l'adresse de son ami Abulhassan, professeur d'anglais chez qui nous devions déjeuner. Je les attends en vain au centre ville puis finis par céder aux demandes répétées de jeunes écoliers qui veulent me guider vers le meilleur restaurant de la ville. Pendant cet excellent repas, je prends le temps de réfléchir à ma situation. Je n'ai plus de jambes du fait des montées de la veille et de la matinée, il fait une chaleur terrible, il y aura peu d'eau sur la suite du parcours, et je ne sais pas où je dormirai. De plus, j'ai du sommeil en retard, ce que je dois corriger pour ne pas risquer une crise d'épilepsie. Je demande donc aux écoliers de m'emmener à la gare des bus pour rejoindre un lieu d'où je serai à distance patinable d'un mosaferkhaneh.

L'ombre est d'autant plus appréciée qu'elle est rare
Au moment de prendre mon ticket, je tombe sur Darius et Abulhassan. Ils m'ont cherché pendant une heure et demie dans toute la ville. Ils ne m'en tiennent pas rigueur, et je ne peux pas refuser un deuxième déjeuner chez Abulhassan dont l'épouse nous attendait tous les trois pour le repas. Abulhassan parle très bien l'anglais, et nous parlons longuement de nos vies et de nos cultures respectives, de politique, et de religion. Il appelle son beau-frère qui habite Ma-Khalife, à

Chez Abulhassan
JOUR 2 - Etape 4 : Lordegan - quelque part dans les montagnes Zagros
Je reprends la route vers 17h, confiant quant à ma capacité à couvrir la distance, car Abulhassan m'a promis qu'il n'y avait pas de cols à franchir. Je roule dans un paysage de western. La vallée est un désert de roches brunes et rouges, avec de gros massifs rocailleux qui s'élèvent ici et là. Je m'attends à voir débouler des Indiens et la cavalerie. Mais à défaut des trompettes, j'ai droit aux salves de klaxon auxquelles mon oreille s'habitue tant bien que mal. De plus, la chaleur et la sécheresse me font boire des quantités d'eau qui n'étanchent jamais ma soif. Autant de pauses pour photographier la route. Elle file droit vers le fond de la vallée où elle disparaît dans un mirage flou provoqué par la chaleur. Sans être masochiste, je suis content d'être dans cette étape infernale qui correspond à toutes les représentations que je me faisais du raid en roller dans un désert. Cela reste un désert à plus de

L'euphorie du patineur solitaire perdu dans l'immensité du paysage
En dépit de l'absence de cols, je n'avance pas bien vite du fait de la fatigue et des conditions, sans parler de la légère pente à 1 ou 3%. La nuit tombe, je me laisse aller à une sorte d'euphorie. Cette euphorie vient du sentiment de liberté infinie qui émane paradoxalement de la grande solitude que je ressens en ridant seul dans ce désert illuminé par les derniers rayons du soleil. Si je n'avais pas à craindre un camion, je sortirais mon ipod pour mettre une musique de Morricone. En effet ma situation me replace dans la peau d'un cow boy solitaire. A défaut de tenir les rennes de mon cheval, je tiens fièrement le guidon de mon skatedrive. Moi, rider solitaire, je suis libre d'aller où bon me semble dans ce plateau désertique des monts Zagros.
Tout ça me fait perdre de vue que je suis à plus de
Malgré l'heure tardive, l'hospitalité iranienne se traduit à nouveau par une grande fête en mon honneur, où je suis présenté à tout le village. Entre le banquet de fruits (cerises, melon, prunes, pastèque, abricots) et les grillades, j'ai le droit au classique jeu de questions/réponses évoqué plus haut. Le portrait d'Ahmadinejhad trônant dans le salon me guide d'autant plus facilement dans mes réponses ! Puis viennent les séances photos avec la vingtaine de membres de la famille de Fatahli. Puis viennent les clips bollywoodiens sur les téléphones portables des uns et des autres. Dormir chez l'habitant implique aussi de renoncer à des petits caprices d'occidentaux : boire de l'eau minérale ou purifiée, éviter les crudités, s'assurer de la fraîcheur de la viande etc.
Je me couche enfin, à 1h00 du matin, soit après une journée de presque 20 heures suivant déjà des nuits brèves. Le risque épileptique et la raison me poussent à prendre un jour de repos, ce qui me libère de régler mon réveille-matin sur 5h30 avant de me coucher.

Chez mon hôte Fatahli
JOUR 3 - Repos
Je me lève à 9h, juste avant mes hôtes. Après un petit-déjeuner gargantuesque, Fatahli, son frère, et deux de ses fils me conduisent à une source. Plus qu'une source à flanc de montagne, j'ai la stupéfaction de découvrir un élevage de truites au milieu de ce paysage désertique. Nous nous baladons partout sur le site. Le soleil est haut, l'eau est bleue, la tentation de tomber malencontreusement dans le cours d'eau est grande ! Mais j'ai mon argent et mon passeport sur moi, c'est donc délicat. Quand soudain, je vois un local se baigner en caleçon. Je n'imaginais pas cela possible en vertu du code vestimentaire. Je demande à Fatahli la permission de l'imiter, et il me la donne. Je me déshabille en 30 secondes et plonge dans l'eau turquoise et fraîche. Je joue à me laisser porter par le courant à

Moment de fraîcheur complétement innatendu
Nous passons ensuite au village. Je suis présenté à de nombreuses personnalités dont je n'ai pas compris les fonctions. Puis vient la sieste pour moi (la prière pour Fatahli), le déjeuner, le thé... Mes hôtes commencent à comprendre que je suis pressé de prendre un savari (taxi collectif) pour Yasuj. Reste à faire le tour de toutes les maisons, à manger des fruits et à boire le thé dans chacune d'elle. Viennent enfin les longs adieux.
J'arrive en fin de journée à Yasuj dans un immense mosaferkaneh sale et particulièrement nauséabond. Je me réconforte en m'enduisant de citronnelle et en humectant mon sachet de lavande du Revest. Je prépare enfin mon étape du lendemain censée faire deux fois
JOUR 4 - Etape 5 : Yasuj - quelque part sur la route du Golfe Persique
Pour trouver le sommeil, j'ai dû mettre des boules Quies, un masque sur les yeux, mouiller mon drap de viande en soie pour me rafraîchir. Résultat, je rate mon réveil et je ne décolle pas avant 7h15. Je quitte la ville avec toutes les difficultés du patinage urbain en Iran. De plus, personne ne comprend le nom de ma destination pour me guider. Je me débrouille avec le soleil, la carte, le kilométrage du GPS. Je me trompe pourtant deux fois et dois faire demi-tour.
Peu à peu, je réalise que la route est beaucoup plus fréquentée que ne le laissait penser la carte. A défaut d'une petite route de montagne allant vers un village perdu, je suis sur la grande route qui va vers Bushehr dans le Golfe Persique, laquelle passe en effet par le village où je souhaite faire étape avant de prendre le bus pour Shiraz. Je me sens en danger et j'ai perdu beaucoup de temps. Il est donc plus sage de faire demi-tour vers Yasuj et de prendre directement le bus pour Shiraz. J'aurai tout de même passé deux heures sur les rollers, pour
C'est ainsi que j'arrive à Shiraz, en ayant roulé moins de kilomètres que prévus. Je n'en ai pas moins apprécié les paysages grandioses et diversifiés des montagnes Zagros, sans oublier la dimension culturelle de toutes ces rencontres. Du côté sportif, j'ai rencontré des difficultés bien plus grandes que celles que j'imaginais. Mais récompensées par des grands moments d'euphorie, de plénitude.
Inutile de vous dire ce que j'ai fait cet après midi après la visite du site exceptionnel qu'est Persépolis. La taille de ce texte parle d'elle-même !
Concernant la suite du programme, je voudrais encore faire 4 ou 5 étapes de raid avant d'aller faire de la montagne au Mt Damavand. Je pense les faire du côté de la ville de Yazd. J'hésite encore entre expérimenter un désert où il peut faire 50 degrés en cette saison, avec des étapes de 2h entre 5h00 et 7h00 puis 18h00 et 20h00. Ou chercher des routes dans le massif montagneux à l'Ouest de Yazd. A moins que je ne prenne le train pour le nord, du côté de la frontière turque.
A bientôt !
Thibaut
Quelques photos de Persépolis et des tombeaux proches du site
Les vestiges de la grande porte d'entrée du palais

1 commentaires:
QU'ajouter sinon que c'est vraiment l'expédition ces routes peu fréquentées, combien grande doit être te foi
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